Partager l'article ! La "RSE", piège ou point d'appui pour les mouvements sociaux? (2/2): ...
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par Jean-Joel Ferrand
(Article de la série “Entreprise, mon amour”)
Les choix éthiques risquent d’être faits avec le billet de banque et non le bulletin de vote...
Un progrès obtenu par les luttes ?
Historiquement, la RSE ne peut être confondue avec les mouvements mutualistes ou coopératifs, issus de mouvements critiques du capitalisme et qui ont tenté de bâtir des alternatives à celui-ci.
Comme signalé dans la première partie, la vogue récente de la RSE répond de l'intérieur à une critique croissante d'un capitalisme de plus en plus prédateur. Les efforts de RSE répondent à un
souci d'image : il s'agit de sauver les meubles et pas de bâtir un autre modèle.
La RSE, c'est surtout un discours moralisant élaboré par les services de communication et puisant dans le registre mièvre (tantôt citoyen, tantôt écolo-mystique, tantôt humaniste social), en
contradiction flagrante avec l'évolution actuelle du capitalisme. A titre d'exemples, la mention les fournisseurs parmi les "stakehoders" à choyer répond à l'émotion que suscite le pressurage des
sous-traitants par leurs donneurs d'ordre; de même la mention des voisins ou des pouvoirs publics répond au dégoût que suscitent des entreprises qui semblent se désintéresser de leur cadre
géographique d'origine...
Un projet totalitaire ?
Plus inquiétant peut-être que son caractère cosmétique, la théorie de la RSE revient à évacuer le politique. Le contrôle de l'entreprise par les autorités au nom de l'intérêt de l'environnement,
au nom du droit social ou de la protection des consommateurs devient normalement inutile. C'est là que cette "entreprise éthique" peut devenir totalitaire: non seulement elle sait produire
efficacement des biens et services mais elle obtient les meilleurs résultats en matière de satisfaction des salariés, des voisins, des fournisseurs, de la société en général... on ne voit pas ce
que l'état (liberticide et inefficace) pourrait apporter de plus !
On est en plein dans une utopie libérale où le marché aurait réponse à tout, pourvu que les entreprises fassent les efforts "éthiques" nécessaires. Et ces efforts sont censés arriver par la
pression des agents économiques. La labellisation à tout va (des produits et des investissements) est caractéristique de cette idéologie : plus besoin de citoyen, c'est le consommateur et
l'actionnaire qui sont censés faire des choix éthiques, avec le billet de banque et non le bulletin de vote.
Le piège à éviter.
Ceux qui espèrent encore en une transformation sociale peuvent éventuellement s'appuyer sur quelques outils mis en place dans le cadre de la RSE. Des ONG peuvent utiliser l'arme de
l'Investissement Socialement Responsable pour faire pression sur des entreprises, des syndicats s'emparer du bilan social et obtenir des victoires partielles. Mais il faut éviter le piège qui est
tendu.
La notation des entreprises ne doit pas remplacer le droit du travail, les labels équitables ne doivent pas dispenser d'une modification des règles du commerce international, l'investissement
socialement responsable ne doit pas dispenser d'élaborer des règles sociales internationales contraignantes, les engagements de bonne conduite environnementale ne doivent surtout pas faire
relâcher les exigences légales…
Il faut se rappeler que les grandes entreprises sont promptes à se réfugier derrière la lettre de la loi dès que la situation devient délicate pour elles (délocalisations impopulaires,
désastres écologiques). Les efforts éthiques ne sont alors plus de mise, on se borne à assurer que l'on n'a rien fait d'illégal. Et le naïf qui s'inquiéterait de l'éthique se fera sans doute
rappeler que la mission de l'entreprise reste de faire du profit, et que le patron n'est pas mère Thérésa... ce qui nous éloignera de la théorie des "stakeholders", et nous ramènera à la
définition la plus archaïque et sans doute la plus réaliste.
Certes, la défense de la puissance publique n'est pas suffisante, certes la mondialisation et la construction européenne se traduisent souvent par un affaiblissement de la portée des décisions
publiques…mais ceci est encore une autre histoire.
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