Partager l'article ! Croissance, décroissance... oui mais de quoi ? 1/2 : par Alain Lipietz Les che ...
par Alain Lipietz
Les chefs de gouvernement, les chefs d'entreprise ou les économistes utilisent régulièrement le terme croissance avec un ton optimiste... mais sans préciser ce
qu'ils entendent par croissance !
Pouvez-vous donner une définition qui permettra aux lecteurs d'Alda de mieux comprendre ce que signifie la croissance ?
Lorsqu'on parle de croissance économique (augmentation de la quantité de richesse produite par une économie), on en vient dans les faits à parler de croissance du PIB (Produit Intérieur
Brut).
L'augmentation de la production de voitures (secteur marchand) et/ou l'embauche de fonctionnaires du service public (secteur non marchand) entraînent la croissance du PIB
Quelles conséquences palpables, positives et/ou négatives, a la croissance dans notre vie de tous les jours ?
Il faut rappeler que le défaut de l'indicateur de la croissance (le PIB) est le fait que quand on l'utilise on ne se pose pas les questions suivantes :
- Croissance, certes, mais de quoi ?
- La production marchande ou non marchande est-elle toujours utile ou indispensable ?
Ainsi, les quelques phénomènes présentés ci-dessous ont contribué à l’augmentation du PIB. Mais, ont-ils vraiment amélioré la qualité de la vie ?
- Une épidémie de grippe entraîne un surcroît de travail dans les hôpitaux publics et donc une augmentation du travail des médecins ou de l'embauche de fonctionnaires.
- Une tempête comme celle de 1999 en France entraîne une augmentation exceptionnelle du travail (bûcherons, autres services liés à la réparation, etc.).
- Les changements d'habitudes alimentaires entraînent des sorties au restaurant de plus en plus nombreuses : augmentation du transport, industrialisation de l'alimentation, etc.
Ainsi, on ne peut nier que la croissance a comme conséquences positives la création d'emplois (et donc la diminution du chômage) et l'augmentation du pouvoir d'achat. Toutefois, elle a des
effets pervers non négligeables comme la pression sur l'environnement (épuisement des ressources naturelles, production de déchets) et sur l'humain. Les périodes de croissance, comme
celle que vit la Chine actuellement (9% par an), sont souvent reliées à l'exploitation et à l'épuisement des travailleurs.
On constate que malgré les effets pervers ou collatéraux on a plutôt tendance à associer la croissance avec le bien-être, le confort matériel et la prospérité. Pour combattre les effets " collatéraux ", certains recommandent la décroissance. Est-ce la solution ?
Certes, l'objectif de diminuer les effets non souhaités et/ou pervers de la croissance est noble. Cependant, parler de décroissance comme solution a deux inconvénients
majeurs :
-On en reste à une vision d'économiste alors qu'il est préférable d'adopter une vision d'écologiste : on ne se contente pas de mesurer le domaine (éco-) mais d'en comprendre le sens (-logie, du
grec " logos " (science, connaissance)). En fait, il vaut mieux se poser les questions suivantes, dans le cas de la croissance et de la décroissance : A quoi ça sert ? Est-ce que c'est bien ?
Est-ce que ça a du sens ?
-Les effets collatéraux négatifs de la croissance peuvent être combattus sans pour autant faire le choix de la décroissance. Il suffit pour cela de changer les priorités. Les polluants
atmosphériques (gaz carbonique provoquant l'effet de serre, oxyde de souffre responsable des pluies acides et favorisant l'asthme, etc.) ont de nombreuses sources reliées aux activités humaines
consommant des énergies fossiles. A titre d'exemple vous trouvez les voitures, les camions et autres véhicules à moteur, les industries, les productions d'énergie, les maisons, les bureaux et
la combustion de matières provenant de l'agriculture ou de la foresterie. On peut décider de limiter la consommation des combustibles fossiles pour faire des économies d'énergie. Cependant
cette limitation peut très bien être réalisée via des mesures qui favorisent d'une certaine façon la croissance. Voyez comment les initiatives suivantes créent aussi de la croissance :
- Limiter les déplacements physiques en privilégiant les formes de communication via internet,
- Favoriser les transports en commun, les formules de ferroutage ou merroutage,
- Faire des campagnes pour mieux isoler les maisons afin de moins gaspiller de l'énergie.
DONNER DU SENS A CE QU’ON MESURE
Il faut donc donner du sens à l'activité économique : est-ce que c'est bon, agréable, préserve-t-elle la nature pour les générations futures ?
Pour ce faire, deux batailles doivent être menées en parallèle :
- La mobilisation des experts : seule une démarche scientifique peut faire le lien entre les bombes aérosol et leurs effets sur la couche d'ozone ; entre les voitures,
la pollution et les maladies qui en découlent. L'expertise clarifie les conséquences de tel ou tel produit sur la santé.
- La mobilisation sociale : pour prendre des décisions, et surtout les appliquer, ou pour changer la situation ou nos habitudes, il faut qu'il y ait un débat de
société et une démarche solidaire avec sa génération et les générations à venir. La politique étant se changer soi-même et ses habitudes ("mieux vaut prendre un tricot pour se protéger du froid
que d'augmenter le chauffage !") il ne faut pas attendre tout de l'État mais commencer à agir au niveau personnel aussi !
La démocratie doit permettre le débat sur les solutions étudiées par les experts pour que les décisions soient prises par les citoyens en connaissance de cause.
Les économistes ne semblent pas prendre en compte les conséquences sur l'environnement qu'ont certains modèles recommandés (la croissance à tout prix, par exemple)... Vous
semblez privilégier la prise en compte de l'interaction entre l'être humain et son environnement en défendant l'écologie politique. Pouvez-vous nous décrire en quoi consiste l'écologie
politique ? En quoi aide-t-elle les citoyens à mieux analyser les différents modèles de développement ?
L'écologie politique prend toujours en compte le rapport entre trois éléments
:
- L'individu.
- La société.
- Le territoire ou l'environnement dans lequel se déploie l'activité de la société.
C'est une grande différence avec la vision économiste qui considère qu'on produit pour la société, et qu'en échange on bénéficie de services publics ou de marchandises. Ce modèle de
développement économique porte en lui-même des dangers que les derniers changements climatiques laissent apparaître de plus en plus clairement : la canicule de juillet 2003 avec ses quelque 15
000 morts et la tempête de 1999, pour ne citer que des exemples concernant la France. Au niveau mondial, on peut parler de la concentration de la population et des automobiles dans les grandes
villes qui cause énormément de pollution. Cette pollution semble être responsable de l'augmentation de maladies comme l'asthme, le cancer, etc.
Encore une fois, on constate que la croissance peut être associée à du progrès (l'utilisation de l'automobile et sa démocratisation)... Cela est surtout dû au fait que les économistes ne
comptabilisent pas les pertes liées aux effets collatéraux : changements de l'environnment provoqués par la pollution automobile, problèmes causés à la santé publique !
L'écologie politique comme science et art du vivre ensemble au sein de l'espèce humaine et dans son environnement est d'une certaine façon un refus du productivisme, un refus de l'étatisme
comme du libéralisme économique.
Le modèle de développement choisi doit :
- Être soutenable (satisfaire les besoins de la génération présente en commençant par ceux des plus démunis)
- Éviter de compromettre la suite (la capacité des générations à venir à satisfaire leurs propres besoins).
Il faut donc infléchir les mauvaises tendances actuelles en donnant des coups de barre pour limiter les effets pervers sur l'environnement et les conditions de travail !
Alda présentera dans le prochain numéro la suite de l’interview d’ Alain Lipietz. Le lecteur y trouvera les différents moyens qui permettent, selon l’eurodéputé vert, de donner ces coups
de barre !
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