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par Mario Zubiaga, professeur de sciences politiques à l’Université du Pays Basque
Alda! du 9 et 16 août publiera la traduction de l’article sur le processus de paix, de Mario Zubiaga, paru dans
Gara les 22 et 23 juin derniers.
Mario Zubiaga est membre de la Fondation Joxemi Zumalabe et est inculpé dans le Dossier 18/98 de promouvoir sur instruction d’ETA un processus de désobéissance civile.
Cette première partie présente les trois interlocuteurs principaux, ayant pris part aux négociations.
Une piste de danse. Trois danseurs : Josu Jon, Jesus et Arnaldo. Au premier rang des spectateurs, leurs compagnes officielles, mères et
consorts. La valse commence. "Je pensais que ce serait du fox-trot", se plaint Arnaldo. "On n'avait pas dit que ce serait un tango ?", commente Josu Jon, "Mais non, c'était une milonga" conclut
Jesus. La danse est terminée. Et le public, dont le seul rôle consiste à regarder, applaudir et voter pour le meilleur couple rentre à la maison, frustré et tête basse. Peut-être même un peu en
colère.
Mc Graith dit que dans toute négociation politique chaque position négociatrice a son propre groupe social de référence (ceux du premier rang) qui définit les contenus minimaux en vue de
l'obtention d'un accord, et par conséquent, conditionne les mouvements possibles. Comme l'assure notre expert de garde Gerry Adams, la négociation à mener avec les siens est toujours la
plus dure.
Peut-être qu'un des problèmes dans notre cas est qu'en plus chaque acteur-négociateur a dû suivre un système de référence double (c'est-à-dire deux types de positions parmi "les siens") et dans
tous les cas le pôle le plus déterminant a été celui qui, à la fin, empêchait l'accord nécessaire à trois.
Le négociateur socialiste et son double système de référence :
Les négociateurs socialistes ont été conditionnés par deux pôles de référence déjà connus : un premier groupe
socio-idéologique, faible, à peine naissant, qui croit peut-être encore à une possible refondation démocratique de l'Espagne et que l'on pourrait appeler "néo-front-populiste". Les signes
identitaires de ce pôle (le recouvrement de la mémoire historique, l'appui sur des anciennes alliances "rouges et séparatistes", la confédéralisation de l'Etat…) n'ont été que rêves qui durèrent
jusqu'à l'action magistrale du statut d'autonomie catalan. Si on ne peut nier qu'il existe, ici et là, des socialistes sincères avec lesquels on peut négocier, voire même gouverner, il aurait dû
être évident (à la lumière de l'expérience historique) qu'une fois que le processus de négociation aurait atterri à Madrid le pôle de référence dominant pour le négociateur socialiste serait,
comme d'habitude, le groupe socio-idéologique que l'on appellera "médiatico-territorial" : le groupe PRISA et les barons en tous genres, le secteur "guerriste" (NDT : par référence à Alfonso
Guerra, dirigeant historique du PSOE, rival de Felipe Gonzalez, caractérisé par sa vision jacobine de l'Etat) et les "galeux", auteurs de la frauduleuse transition politique espagnole, soutenus
et/ou surveillés par un PP devenu le seul gestionnaire de la constitution interne, celle qui n'est pas écrite et par conséquent ne peut jamais être modifiée.
Nous le répétons : le mécanisme de certification, celui qui valide l'interlocution, n'était pas clair côté gouvernemental : ce qui est négocié avec Egiguren peut ne pas être valable avec
Rubalcaba, et encore moins avec Astarloa… Et s'il s'agissait d'en finir avec un conflit historique on ne pouvait pas s'attendre à ce qu'il suffirait d'un accord avec un pôle néo-républicain que
l'ensemble du système politique ne se sentirait pas obligé de respecter. Le groupe de référence dominant côté socialiste a été et restera celui qui n'admettra jamais volontairement le dépassement
de l'Etat des autonomies (accords de Santillana) bien qu'il sera prêt à co-gérer avec tout régionaliste apprivoisé qui s'y offrira. Ce pôle de référence peut pactiser avec un PNV ou un autre,
mais jamais avec la gauche abertzale. Zapatero non seulement n'a pas résisté à la pression exercée par le PP, il n'a pas résisté non plus à celle venant de son propre parti. De sa branche la plus
obscure et rustre. C'est une erreur mais aussi un signe d'impuissance, mais que chacun assume les conséquences de son choix. S'il y arrive.
Le négociateur du PNV et son double système de référence :
Dans ce cas, la bipolarisation s'est produite à l'inverse. Le secteur le plus enclin à une négociation politique
effective a été scandaleusement oublié. Le groupe souverainiste-décisioniste, c'est-à-dire les secteurs proches d'Egibar et du Lehendakari lui-même n'ont pas agi en tant que pôle de référence
effectif vis à vis de la position négociatrice du PNV.
L'agent négociateur (Josu Jon et les siens) s'appuyait de manière unique et exclusive sur le pôle que l'on appellera "groupe bureaucratico-tangentopolitain". 30 ans de gouvernement ininterrompu
ont créé un gouvernement de l'ombre ("sottogoverno") des trois provinces qui a comploté dès le début pour dépolitiser au maximum le processus de négociation. L'expérience de Lizarra et la crainte
que le contre-exemple d'une CIU défenestrée se reproduise ici les amène à repousser tout élargissement de l'auto-gouvernement, que ce soit au niveau des compétences que du territoire administré,
qui mettrait en danger son hégémonie et ouvrirait la voie à des alliances transversales de gauche.
Logiquement, sa position hégémoniste l'amène à chercher à séduire et à s'offrir à ce PSOE médiatico-territorial, y compris, comme on a pu lire récemment, dans le but de combattre le fascisme
(sic) de la gauche radicale, dont il nie même le caractère abertzale. Avec une telle finesse dans l'analyse, l'accord à trois devient impossible. Cependant cette stratégie hégémoniste de salon
(pêcher des régionalistes dans les eaux du PP-PSOE au Pays Basque et transformer EA-EB-Aralar en satellites) ne permet ni de récupérer des voix espagnolistes "light" (sauf à Bilbo, au désespoir
de Basagoiti), ni à soumettre ses satellites, ni surtout à mobiliser sa base. Le PNV-isme de base peut être entraîné par un lehendakari populiste, même jusqu'à la décision finale, mais jamais par
des technocrates séducteurs. Cette démarche prétendument hégémoniste est aussi une erreur, mais je ne vois pas l'axe Egibar-Lehendakari suffisamment fort pour sortir le PNV de sa dérive
suicidaire.
Le négociateur abertzale et son double système de référence : le pôle politico-militaire et le pôle strictement civil.
Le premier d'entre eux est persuadé que l'activité
violente peut encore générer des bénéfices politiques, dans la mesure où la négation du monopole légitime de la violence aux mains de l'Etat est l'argument le plus fort auquel tout contre-pouvoir
peut faire appel et, par conséquent, le plus grand trésor auquel il aspire. Cependant, ce qui peut être vrai dans la théorie ne l'est pas toujours dans la pratique. Cela fait longtemps que la
fonction exercée par la lutte armée d'ETA dans la construction symbolique du système politique espagnol dépasse largement les hypothétiques dégâts systémiques qu'elle pourrait infliger.
Pour cette raison, entrer dans un processus de négociation qui ne peut qu'obliger à revoir ses positions à la baisse et s'attendre à ce que le PSOE (remember Argel) ou le PNV (remember Lizarra)
vont tenir leur parole est soit de l'ingénuité pure, soit de l'amnésie galopante.
Ce n'est pas pour rien que dans toute négociation la réalisabilité d'un accord dépend de la position de force sur laquelle il s'appuie. On peut même négocier l'indépendance avec l'Etat, mais,si
celui-ci observe que le coût généré par les représailles suite à des accords non observés est inférieur au bénéfice généré par cette fausse promesse, il signera les accords, et ensuite il les
déchirera, un point c'est tout. Le paradigme politico-militaire est prisonnier d'un paradoxe : le système politique qui devrait satisfaire une revendication juste en échange de la fin de la
violence préfère que cette violence continue d'exister pour justement ne pas avoir à satisfaire cette revendication.
La sensibilité plus civile se plaint parce que la gauche abertzale ne croit toujours pas suffisamment que sa capacité d'amener l'Etat à accepter ses positions ne dépend pas de sa capacité
largement démontrée de renverser des gouvernements espagnols (dont le système politique peut parfaitement se passer) mais plutôt dans le fait de faire preuve d'une force politique inattacable,
des centaines de milliers de voix, des milliers de représentants prêts a faire des pas en avant souverainistes et progressistes, dans la mesure où on n'occupe pas leur temps dans une activité de
pure résistance, une résistance ferme et continue dans le temps certes, mais simple résistance en fin de comptes, sans capacité de dépasser ses propres limites ni de disputer réellement
l'hégémonie au PNV. Occupée dans un effort constant de réorganisation, la gauche abertzale n'arrive toujours pas à se concentrer sur la véritable construction nationale.
Le fait est que même si le coût d'une rupture du cessez-le-feu avait déjà été investi, le paradigme politico-militaire s'est imposé de nouveau. Maintenant il compte sur la peur de Zapatero de
perdre le gouvernement et menace de rendre réelle une prédiction très répandue dans les milieux de droite a Madrid : "Zapatero est entré au pouvoir sous l'effet d une bombe et en sortira sous
l'effet d' une autre…" et au pire on pourra négocier avec le PP ce que les socialistes n’ont pas voulu ou n'ont pas pu octroyer. Les partisans de ce paradigme peuvent-ils affirmer qu'à ce
moment-là la position politique de la gauche abertzale sera plus forte qu aujourd'hui ?
Pourra-t-on faire bouger davantage le PP que le PSOE ? Et même si la situation pouvait être un peu meilleure est-ce que cette future et improbable position de force compenserait le coût politique
et humain de cette rupture du cessez le feu ?
L'éthique révolutionnaire est là pour faire ce type d'analyse et non pas uniquement pour accuser les adversaires de fascistes, menteurs ou tricheurs alors qu'ils n'ont fait que tricher au jeu,
c'est-à-dire faire de la politique. A la fin, l'acteur supposé le plus immoral sera en fait le plus moral de tous. Mais la morale ne sert pas à avancer politiquement, elle sert seulement à
continuer esclave en gardant malgré tout son amour propre.(...)
(Suite et fin dans le Alda! du 16 août)
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