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par Mario Zubiaga, professeur de sciences politiques à l’Université du Pays Basque
Suite de la traduction de l’article sur le processus de paix, de Mario Zubiaga, paru dans Gara les 22 et 23 juin derniers.
Mario Zubiaga est membre de la Fondation Joxemi Zumalabe et est accusé dans le Dossier 18/98
de promouvoir sur instruction d’ETA un processus de désobéissance civile.
Son analyse des raisons et mécanismes de l'échec du processus et des positions des trois principaux acteurs laisse place aux solutions envisageables.
(...) Ainsi en ce moment le processus de solution du conflit est paralysé.
Pourquoi dans chaque système de référence ce sont les pôles qui ont posé le plus d'obstacles aux avancées dans la négociation qui ont triomphé ? Peut-être parce que le conflit n' est pas tout a
fait mûr.
D'après Mitchell, le conflit mûrit et laisse la place à une négociation irréversible quand on détecte une de ces situations :
Catastrophe mutuelle imminente :
Dans ce cas la négociation s'ouvre définitivement parce que si le conflit continue les deux parties devront faire face à un désastre
irréversible : une augmentation des coûts hors de l'ordinaire, ou une impossibilité réelle d'atteindre ses objectifs.
Il est évident que dans notre cas l'ouverture de la négociation n’a pas suivi ce mécanisme qui, rappelons-le, doit être réciproque.
La supposition qu’une fois le processus initié il avancerait irrémédiablement parce que l'absence de processus serait une catastrophe pour la gauche abertzale et pour le PSOE s’est révélée
erronée. Il n'est pas permis de penser qu'à l'avenir la maturité de notre conflit parviendra par le biais de ce mécanisme. Nous ne sommes pas en Irak et l'équilibre entre les forces en présence
n’est pas tel que la catastrophe pourrait être mutuelle.
Opportunité à saisir :
Cette condition de maturité se produit lorsque les adversaires découvrent une alternative bien meilleure pour obtenir leurs objectifs que de poursuivre une lutte coûteuse.
Pour que ce mécanisme fonctionne l'opportunité de négocier doit être tentante pour tous les acteurs qui peuvent conditionner la fin ou la continuité du conflit. Si ce n’est pas le cas, les
laissés pour compte de ce processus chercheront à le saboter.
Dans notre cas, les parties habilitées à négocier, jouissant d'opportunités très tentantes, étaient paradoxalement les plus faibles : gauche abertzale et PSOE.
Ce qui était valable au début avec le PSOE dans l'opposition, un PNV poursuivi pour ses positions souverainistes et le système inquiet des excès du PP ne l'est plus avec le PSOE au gouvernement,
un PNV cherchant à pactiser et le système inquiet de la dérive front-populiste. PP et PNV n'avaient aucun avantage imaginable dans le processus de négociation et le PSOE, même s'il en avait, ne
pouvait le rendre effectif. Au même moment que le PNV, craignant de perdre son hégémonie, s'offre au PSOE, le choix le plus tentant pour presque tous est de retourner à la politique de pactes
"néo-statutaires", pour laquelle le processus non seulement est de trop mais représente de plus un obstacle.
On ne voit pas aujourd'hui de condition pour que le dépassement du conflit se base sur ce style de facteur de maturité : la vision partisane d'abord, les luttes pour l'hégémonie ensuite,
empêchent de visualiser une opportunité qui serait tentante pour tous.
Enlisement préjudiciable :
Dans ce modèle, le passage à la négociation se produit quand aucun côté ne peut imaginer une solution positive tant qu'on continuera à utiliser les stratégies employées jusque-là.
Comme on disait en Irlande, "personne ne pouvait gagner, personne ne pouvait être battu", et dans une telle situation la vie est très dure.
Ici, lorsque le processus actuel de négociation commence, l'enlisement est préjudiciable pour les uns (PSOE et ETA surtout) mais pas pour les autres, qui s'entêtent à poursuivre une stratégie de
guerre totale. Après le changement de gouvernement, un PP frustré par l'interruption de ce qu'il supposait être la défaite imminente d'ETA (et du MNLB, PNV inclus), ne peut s'empêcher de croire
en une future victoire totale. Quoi qu'en pensent les négociateurs du PSOE, le système dans son ensemble estime que soit cette victoire définitive est possible avec peu d'efforts, soit le coût de
la rupture actuelle est assumable, puisque si le paradigme politico-militaire persiste la nouvelle négociation aura lieu obligatoirement avec une gauche abertzale plus faible.
(Se sortir du) Piège :
Ce modèle en deux étapes a comme point de départ une réalité irrationnelle, mais la dépasse. Ce point de départ est le besoin irrationnel de poursuivre le conflit pour obtenir les sacrifices
faits jusque-là. Plus on souffre (plus on a souffert), plus il faut fournir d'efforts pour atteindre la victoire.
Comme dit Mitchell, d'une certaine manière, prendre part à un conflit c'est comme construire un pont. Le coût le plus fort se produit lorsqu'il manque beaucoup pour générer des bénéfices, et
ceux-ci ne sont obtenus qu'une fois le pont terminé : le laisser inachevé signifie perdre en vain tous les efforts réalisés.
Tel est le piège dont il faut se dégager.
La deuxième étape, le passage à la maturité, s'ouvre lorsqu'on réévalue la situation de manière à passer d'une logique de justification des sacrifices réalisés et des dommages causés à
l'adversaire, à une mentalité où l'on fait d'abord le bilan des coûts et des ressources propres, de telle manière qu'un changement de politique facilite le dépassement du conflit.
C'est un mécanisme qui peut être unilatéral, il ne dépend pas nécessairement de l'attitude des adversaires, bien que ces derniers peuvent le faciliter.
Dans notre cas, la continuité du conflit s'est basée sur le modèle "pont" (le respect du parcours de lutte d'ETA et/ou la mémoire des victimes empêchent de relâcher l'engagement dans la poursuite
du conflit) et nous ne sommes pas passés à une deuxième étape dans laquelle le passé deviendrait un contre-exemple, c'est-à-dire un exemple de ce qu'il ne faut pas répéter.
Pour cette raison, apparemment, le modèle de maturité intégré par la gauche abertzale n'était pas celui du "piège dont il faut se dégager". Le modèle dominant a été et reste celui de
"l'enlisement préjudiciable". Ce mécanisme de maturité présente sans doute l'avantage qu'il permet de garder une certaine cohérence historique et il est moins risqué d'un point de vue
organisationnel.
Cependant, dans les circonstances actuelles les inconvénients semblent encore plus importants :
*Il exige un nouveau cycle de conflit, sûrement plus bref, à travers lequel on cherchera à transmettre l'idée que l'enlisement est véritablement préjudiciable. Cependant, dans notre cas,
l'accumulation de forces politico-militaires ne semble pas suffisante pour convaincre le système qu'il ne peut pas gagner, et que cette non-victoire lui sera coûteuse. Le coût humain, éthique et
politique de ce nouvel épisode de résistance peut se révéler excessif. Dans tous les cas, les forces de transformation sociale de la gauche abertzale vont de nouveau se retrouver embourbées dans
des positions défensives.
*En ce sens, le modèle de maturité "enlisement préjudiciable" ne permet pas d'accumuler des forces sociales et politiques nouvelles qui permettront d'améliorer sa position de négociation au
niveau politique.
En ce moment, ce modèle de maturité n'octroie à la société qu'un rôle de médiatrice implorant la poursuite du processus de dialogue.
La gauche abertzale s'exclut elle-même symboliquement du conflit, en se transformant en organisme de médiation qui ne peut pas renforcer les contenus de ses positions dans la négociation, mais
concentre ses efforts sur la demande de "négociation" en elle-même.
Ainsi vont les choses, la revendication minimale de "l'autonomie à quatre maintenant" devra être revue au rabais. Avec ce modèle, même si le cadre paraît bien s'en sortir, les contenus eux se
diluent. Pour ceux qui s'en souviennent, c'est le modèle Lurraldea/Leitzaran.
Par conséquent, il faudrait peut-être atteindre la maturité du conflit par d'autres voies.
En Irlande l'enlisement préjudiciable aux deux parties -personne ne pouvait gagner-, certaines "opportunités à saisir partagées" et le modèle "se sortir du piège" -la lutte historique est
précisément celle qui vient justifier le changement de politique de l'IRA et du Sinn Fein- se sont combinés de façon efficace pour permettre au processus d'avancer. Le coût que le modèle "se
sortir du piège" pouvait engendrer (la fracture interne) a été assumé sans grave problème.
Le modèle de maturité "se sortir du piège" peut être public et clair, en mettant en scène le passage de relai à la société basque ("nous sommes arrivés jusqu'ici, à vous maintenant") et en
fermant la grotte à clé jusqu'à la prochaine guerre carliste.
Il peut prendre aussi une forme plus discrète. Dans tous les cas, nous devons être conscients que le véritable rapport de force qui pourrait obliger l'Etat à tenir ses engagements n'existe pas
encore et qu'il ne sera jamais engendré par une bombe de plus ou de moins.
Parfois la dernière partie du pont ne peut être construite qu'en démontant le tronçon déjà construit. Nous en sommes là aujourd'hui.
Donc, quel que soit l'air joué dansez, dansez… ! Et essayez de marcher le moins possible sur les autres.
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