|
par Txetx Etcheverry
Dans les années 70-80, la revendication d'un Statut d'Autonomie pour Iparralde fut portée par la mouvance Iparretarrak comme débouché politique de la dynamique de lutte armée menée par cette
organisation contre l'Etat français et ses relais locaux. Cette revendication, si elle avait été satisfaite, aurait non seulement changé beaucoup de choses en Iparralde, mais aurait carrément
changé la nature même de l'Etat français : il aurait délégué des compétences législatives à une partie spécifique de son territoire métropolitain. C'était une revendication de haut niveau, de
portée stratégique (même si pour la gauche indépendantiste de l'époque, elle était formulée comme une revendication tactique).
Elle était cohérente avec la pratique armée d'Iparretarrak. On ne pose pas des bombes, on ne risque pas sa vie pour demander une Convention spécifique ou un Conseil de
développement.
D'un autre côté, on ne peut imaginer obtenir de l'Etat français une réforme de cette immense ampleur sans en passer par le rapport de force violent.
L'Etat français a en effet cela de spécifique qu'il reste assez sourd aux diverses revendications, tant qu'elles ne gènèrent pas de crise profonde, de confrontation
radicale.
Les exemples corses ou kanaks sont là pour vérifier cette triste réalité tant de fois à l'oeuvre dans la manière dont il gère ses rapports avec le mouvement social et
syndical, ses banlieues, ses paysans ou ses pêcheurs, etc.
La stratégie département Pays Basque / Zazpiak Bat :
Dans les années 90, la stratégie Autonomia-IK ayant porté ses fruits (en terme d'acquis militants, de prises de conscience, de résultats indirects obtenus) et touché ses
limites (son coût humain, l'adaptation de l'Etat et de son appareil répressif, la décrue de la mobilisation militante, le manque de nouvelles perspectives...), la dynamique armée a laissé place à
une stratégie purement politique et publique qui s'est peu à peu mise en place entre la fin des années 90 et le début des années 2000.
A son point culminant de 1998-1999, cette stratégie a combiné dans le même temps une revendication tactique (que les abertzale partageaient avec les autres sensibilités de la
société d'Iparralde) -le département Pays Basque- et une revendication stratégique (que les abertzale d'Iparralde travaillaient avec les abertzale d'Hegoalde) que l'on appelait la construction
nationale, ou le Zazpiak bat, et dont le premier pas concret était la naissance d'Udalbiltza.
Binôme stratégique
Ce binôme stratégique se révéla terriblement mobilisateur pour le camp aber-tzale et pour la société toute entière et terriblement destabilisateur pour l'Etat français et ses
relais locaux, secoués de contradictions et ne sachant plus comment répondre à cette double offensive institutionnelle.
La trêve de Lizarra-Garazi venait à la fois rendre possible toutes ces dynamiques d'alliances (entre abertzale, et entre abertzale et autres sensibilités de la société), et
permettait de changer la légitimité de camp : ce n'était plus les abertzale qui étaient criminalisés du fait de la lutte armée, mais l'Etat français qui était montré du doigt pour son
intransigeance face à la demande démocratique, non-violente et majoritaire d'une existence institutionnelle pour Iparralde.
Le développement d'Udalbiltza comme référent institutionnel pouvant répondre à cette soif d'existence d'Iparralde venait menacer dangeureusement l'Etat français s'il
persistait dans son immobilisme.
Rapport de force abertzale/Etat français
Je pense sincèrement que jamais le rapport de force des abertzale face à l'Etat français n'a été aussi fort qu'à cette période là, et que nous n'étions alors pas loin de
faire céder l'Etat quand à la revendication d'existence institutionnelle pour Iparralde.
La rupture de la trêve et du processus de Lizarra-Garazi en décembre 1999, l'éclatement consécutif d'Udalbiltza, la division provoquée dans la gauche abertzale d'Iparralde,
sont hélas intervenus et ont immédiatement modifié le rapport de force en faveur de l'Etat et du Statu quo institutionnel.
Nombreux acquis
Malgré la non obtention d'une institution pour Iparralde, les acquis de cette stratégie ont été et sont nombreux : rupture du mur entre abertzale et autres forces politiques,
création de ponts et de réseaux inimaginables jusqu'alors, formation d'une génération de militants, obtention de nombreux acquis sectoriels (notamment sur l'euskara...), popularisation de la
notion d'institution pour Ipar-ralde et désormais -avec la campagne des 46 000 signatures- du droit de sa population à être consultée sur son avenir institutionnel, naissance de la
plateforme Batera, création des conditions qui ont permis la naissance et le développement de Laborantza Ganbara.
Réflexions et débats
Aujourd'hui les militant(e)s qui continuent à travailler au sein de cette stratégie réflechissent et débattent :
* sur la manière de reconstruire les conditions du rapport de forces suffisant et nécessaire pour arracher via le département Pays Basque cette première existence
institutionnelle pour Iparralde
* sur la revendication stratégique du Zazpiak bat, qui est le corollaire indispensable de la revendication tactique du département Pays Basque et qui est une des
conditions sine qua non du rapport de forces en question.
La stratégie Autonomia :
D'autres ont décidé d'abandonner cette vision stratégique, qui a porté ses fruits et qui continue à le faire, pour renouer avec la stratégie des années 70-80, mais dans un
contexte radicalement différent : les conditions socio-politiques pour une dynamique politico-militaire sont loin d'être ce qu'elles étaient à l'époque.
L'alternative proposée serait donc celle d'un rapport de force militant déterminé, abertzalo-abertzale, ayant pour perspective stratégique l'obtention d'un Statut d'Autonomie
pour Iparralde.
Vu ce que cela suppose comme changement dans la nature de l'Etat français (bouleversements constitutionnels mais également et surtout modification en profondeur du corpus
idéologique), cette perspective se mesure en nombreuses décennies, un horizon d'une cinquantaine d'années.
Je ne cautionnerai pas ce choix pour deux raisons principales :
*Il me semble tenir d'avantage d'une fuite en avant que d'une analyse froide des rapports de forces et d'une lecture politique du combat qui nous oppose à l'Etat français.
Nous n'avons pas le rapport de force suffisant pour arracher un département Pays Basque ? Alors nous allons à commencer à demander dix fois plus et on va voir ce qu'on va voir... En fait, on
abandonne le front réel, là où se joue vraiment le bras-de-fer avec l'Etat pour se réfugier dans un théâtre d'affrontement symbolique, de radicalité jouée.
A mes yeux, elle ne suscitera aucune contradiction dans le camp ennemi, elle ne déstabilisera en aucune manière l'Etat français, bien au contraire. Par contre, elle sera
lourde en termes de coûts et de sacrifices humains, et d'énergie militante investie.
*Cela me paraît constituer une véritable régression stratégique et idéologique : le choix n'est pas entre département Pays Basque et statut d'autonomie (l'une étant une
revendication tactique et l'autre une revendication stratégique, elles ne correspondent pas aux mêmes fonctions, aux mêmes temps, aux mêmes perspectives) mais entre les deux stratégies dont elles
sont des élements constitutifs.
Le choix est entre la perspective stratégique -dans les disons cinquante prochaines années- d'un bras de fer, d'un duel entre les abertzale et l'Etat français, ou dans la
perspective stratégique d'un combat du Pays Basque pour obtenir de l'Europe un statut de nation à part entière. Vu comment l'Europe se construit, cette dernière perspective n'est pas plus
évidente ou proche dans le temps que la première, mais elle me semble beaucoup plus enthousiasmante, permet dès aujourd'hui des alliances beaucoup plus larges que ce soit à l'intérieur ou à
l'extérieur du Pays Basque et peut se défendre par des voies beaucoup plus efficaces et intéressantes que celles que supposera la stratégie Autonomia.
Si l'on peut évoquer tout et son contraire au niveau des discours, ces deux voies s'excluent de fait dans la pratique. Il faudra bien investir ses efforts, son énergie et son
temps dans l'une ou dans l'autre.
A chaque abertzale individuellement revient aujourd'hui la responsabilité d'indiquer par les mots d'ordre et les rendez-vous qu'il renforce de sa présence la voie stratégique
qu'il appelle de ses voeux pour les années à venir en Iparralde.
PS :
Le débat sur la stratégie abertzale est souvent d'une grande complexité.
Il nécessite un vrai travail de réflexion et de discussions de fond, un minimum de mémoire historique en même temps qu'un exercice de vision à moyen et long terme.
Il exige d'avoir un minimum d'idées claires sur les natures et fonctions de différents concepts comme la stratégie et la tactique. Faute de quoi on peut vite se faire avoir par des apparences
trompeuses ou de fausses perspectives stratégiques.
A ce sujet, une formation à absolument recommander à tous ceux qui veulent mieux comprendre les dimensions stratégiques et tactiques d'un combat qu'il soit abertzale, social ou politique sera
assurée par Philippe Corcuff, sociologue et intellectuel politique de grande qualité, le samedi 2 février prochain.
Il s'agira d'une formation spéciale, qui aura lieu toute la journée (jusqu'à 18h00) à la Fondation Manu Robles-Arangiz à Bayonne.
Tous(tes) ceux qui le peuvent sont vivement invités à réserver leur place dès maintenant, c'est vraiment le genre de journée à ne pas rater, et qui apporte beaucoup dans le parcours d'un(e)
militant(e).
Commentaires