“Trouver un autre traitement de l’individualité, plus libertaire,
mais en lien avec les exigences collectives de justice sociale.”
La subjectivité individuelle a souvent été tenue à l'écart dans la gauche et le mouvement ouvrier du XXe siècle, au nom d'exigences collectives, en tout cas dans les composantes marquées par les
visions "marxistes" (à distinguer de Marx lui-même).
Le pôle anarchiste, davantage marginalisé, apparaît toutefois comme un de ceux qui a nagé à contre-courant sur ce plan.
Individualité libertaire et exigence collective de justice sociale
Aujourd'hui avec le développement d'un individualisme contemporain ambivalent, ouvrant de nouvelles marges de manœuvre à l'action individuelle mais affaiblissant aussi les liens sociaux
antérieurement stabilisés, les problèmes se posent différemment.
Un autre traitement de l'individualité, plus libertaire mais en lien avec les exigences collectives de justice sociale, pourrait alors devenir un des enjeux importants de la galaxie
altermondialiste émergente.
Défis pour la galaxie altermondialiste
Je pars de l'hypothèse que la galaxie altermondialiste est susceptible de devenir le creuset d'une nouvelle politique d'émancipation pour le XXIe siècle.
Cette possibilité hériterait de deux grandes catégories de ressources de la part des grands mouvements émancipateurs modernes :
1ère/ la question républicaine-démocratique travaillée par le mouvement républicain qui a émergé au XVIIIe siècle,
2è/ la question sociale posée par le mouvement socialiste qui a pris forme au XIXe siècle.
Mais les ressources issues de ces deux traditions, passées au crible de la critique, ne seront pas suffisantes, et le galaxie altermondialiste a à innover face aux défis renouvelés du temps, tels
que :
* la question mondiale : face à la globalisation capitaliste le cadre mondial deviendrait plus opératoire pour les combats émancipateurs, sans éliminer pour autant les niveaux locaux et nationaux
;
* la question féministe : l'émancipation féministe, composante altermondialiste avec la Marche mondiale des femmes, sortirait progressivement du périphérique dans lequel ont tendu à la cantonner
républicains et socialistes ;
Ö la question écologiste : elle obligerait à se déplacer par rapport à la vision non-critique du "Progrès" ayant dominé les thématiques républicaines et socialistes ;
* la question expérimentale : avec la fail-lite des mythologies du "Grand Soir", l'expérimentation ici et maintenant de nouvelles formes de vie et de travail (démocratie participative, squats
autogérés, économie solidaire, agriculture alternative, etc.) commencerait à prendre une nouvelle importance ;
* la question de la pluralité : une partie des altermondialistes préfère le vocabulaire des convergences et de la coordination à celui de "l'unité" et de "l'unification" cher aux républicains et
aux socialistes, en s'efforçant de créer des espaces communs sans écraser la diversité ;
* la question culturelle : la double perspective de la reconnaissance des identités opprimées et de l'émergence de métissages culturels dans un cadre non hiérarchisé pourrait être une réponse
altermondialiste au couple globalisation marchande / renaissance d'identités fermées sur elles-mêmes ;
* et la question individualiste, sur laquelle je vais m'arrêter.
Une critique individualiste du néo-capitalisme
Il peut paraître paradoxal de parler positivement d'individualisme, alors que les contre-réformes néolibérales utilisent abondamment le thème de l'individu contre les solidarités collectives et
les acquis de l'État social (individualisation des salaires, flexibilité, mobilité, etc.).
Or, justement, Marx a posé les prémisses méconnues d'une critique individualiste du capitalisme.
Par exemple, dans un texte de jeunesse comme les Manuscrits de 1844, il appuie explicitement sa mise en cause du capitalisme sur : "Chacun de ses rapports humains avec le monde, voir, entendre,
sentir, goûter, toucher, penser, contempler, vouloir, agir, aimer, bref tous les actes de son individualité".
Et d'ajouter : "À la place de tous les sens physiques et intellectuels est apparue l'aliénation pure et simple des sens, le sens de l'avoir".
Marx n'aurait donc pas abordé le capitalisme seulement à travers la contradiction capital/travail, structurant tendanciellement une série d'inégalités et de rapports de subordination définissant
la question sociale, mais aussi ce que j'appelle une contradiction capital/individualité.
Qu'est-ce à dire ? Le capitalisme contribuerait (en interaction avec d'autres logiques sociales individualisatrices non strictement capitalistes : individualisme démocratique, valorisation des
intimités, déclin de la famille patriarcale, etc.) à nourrir l'individualisme contemporain.
Stimulant d'un côté les désirs d'épanouissement personnel, il limiterait et tronquerait cependant au final l'individualité par la marchandisation.
Il ferait ainsi naître des désirs de réalisation individuelle qu'il ne pourrait pas vraiment satisfaire dans le cadre de sa dynamique d'accumulation du capital.
Les désirs individuels frustrés et les individualités blessées seraient alors (comme les salariés dans la contradiction capital/travail) des "fossoyeurs" potentiels du capitalisme.
Avec l'émergence à partir des années 1980 d'un néocapitalisme plus individualisé, promouvant "l'implication personnelle" et la mobilité sur le plan de l'organisation de la production, mais aussi
la différenciation des produits sur le plan de la consommation, cette contradiction capital/individualité se trouverait exacerbée.
Ce cours néolibéral du capitalisme, en valorisant encore davantage la figure de l'individu, en excitant les désirs d'individualité, accroîtrait les frustrations des individus.
L'élargissement de l'anticapitalisme qui est proposé ici constitue une incitation à politiser les désirs personnels de reconnaissance et de réalisation, stimulés / déçus par le néocapitalisme, en
lien avec le front plus habituel de la lutte contre les inégalités sociales.
Cela suppose de s'intéresser autant au quotidien et à l'intime qu'à "la grande politique".
Jeudi 24 janvier 2008
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Publié dans : Hitzaldi - Conférence
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