par Peio Etcheverry-Ainchart
“Dire aux gens "bozka abertzale", ça se
mérite.”
Suite de la série “Que doit faire le mouvement abertzale pour dépasser les 20% des votes ?” Voici la contribution de Peio Etcheverry-Ainchart.
“Lorsque Xabier Harlouchet, l'excellent animateur du non moins excellent Alda!, me demanda de participer à la réflexion lancée sur le thème "Comment faire pour dépasser les 20% ?", je me suis dit
"Mouais, et pourquoi pas non plus "Comment faire disparaître la faim dans le monde" ou "Comment prouver que Dieu existe" ?".
Et puis, prenant mon courage à deux mains et mon clavier dans l'autre, je me suis dit que puisque j'ambitionnais de dépasser un jour les 50%, il était utile de réfléchir à dépasser d'abord les
20% !
Cela me mène à ma première réflexion, d'ordre relativement général.
Les élections sont un moment fondamental de la vie politique, mais elles ne sont pas les seuls outils dont disposent les abertzale pour peser sur la société. Se mettre en action seulement à ces
occasions, c'est perdre de vue la force principale qu'a eue le mouvement basque depuis qu'il existe.
Mais puisque l'on parle ici de résultats électoraux, je passe à ma seconde réflexion, également générale.
Si l'on observe l'évolution du mouvement abertzale contemporain en Iparralde, il me semble bon de rappeler qu'il est né dans une logique de lutte anti-coloniale, voire dans un mimétisme vis-à-vis
de ce phénomène. Krutwig et son manifeste "Insurrection en Euskadi", Beltza et son "Nationalisme révolutionnaire", la lutte de libération d'ETA contre la dictature franquiste, c'est dans ce
terreau qu'a germé l'abertzalisme du nord et je pense que 40 ans après il reste encore des traces de cet héritage. Non pas que les militants abertzale pensent encore libérer le Pays Basque par
l'insurrection - quoique certains… -, mais je suis convaincu que le monde abertzale conserve encore une "culture de minoritaire" dont il doit se départir.
Je veux dire par là qu'au-delà de la constatation mathématique du fait que l'abertzalisme en Iparralde ne dépasse pas 13 à 15% en moyenne, ce qui fait objectivement de nous une minorité, on peut
avoir tendance à se complaire dans cette posture d'éternelle opposition.
Sortir de l’”entre-soi” militant
Elle est assez confortable car elle permet de rêver à un chimérique grand soir, qui était il y a quelques années celui du soulèvement populaire mais dont on ne voit guère aujourd'hui quelle forme
il pourra prendre ; elle permet de revendiquer si possible bruyamment, de critiquer le pouvoir en place, de tenter de se poser en victime à l'occasion, et tout cela fonctionne d'autant mieux que
l'on se fond inconsciemment dans un "entre-soi" militant sécurisant (on parle du monde toujours avec les mêmes personnes, on sort dans les mêmes lieux, on lit la même presse). Du coup, ce cocon
nous préserve d'avoir à côtoyer le monde "réel", celui qui rassemble les 85 à 87% que nous ne touchons pas, et d'avoir à mesurer l'étendue du décalage et de notre incapacité à le combler.
Convaincre pour gagner
Face à cela, que faire ? L'insurrection "à la bolchévique" règlerait commodément la question, mais au-delà de la dimension démocratique du problème, je ne pense pas qu'on soit militairement à la
veille de prendre le Palais d'hiver. Pour ga-gner, il faut donc convaincre cette population, non pas à hauteur de 20%, mais 50%+1 au moins !
Cela paraît simpliste dit comme ça, mais il me semble qu'on commence à peine à comprendre cet enjeu. Et encore ne l'a-t-on pas tous compris, la tactique du "seuls contre tous" ayant encore de
beaux jours devant elle…
Passer les 20%, a fortiori les 50%, c'est donc d'abord sortir de notre monde et investir la place, discuter avec les gens, arrêter de passer pour des Témoins de Jéhovah. Là réside ma seconde
réflexion : rencontrer la population, c'est voir qu'elle est capable de nous écouter lorsqu'on parle de preso, d'institution, d'euskara ; mais seulement si nous prouvons que nous sommes
nous-mêmes capables de parler d'autre chose que de nos thématiques traditionnelles, et en particulier de ce qui eux les concerne ! Convaincre les gens de nous confier les affaires publiques,
c'est-à-dire toute une partie de leur vie quotidienne au plan local, c'est d'abord leur prouver qu'on est les meilleurs pour régler leurs problèmes. Et ces problèmes sont avant tout l'emploi, le
logement, les retraites, l'éducation, etc.
La société attend nos propositions
Qu'il soit uni ou désuni aux élections, le monde abertzale ne fera pas 10% de plus qu'aujourd'hui s'il ne parle pas de tout cela. Plus on sera crédibles sur tous ces points, plus la population
nous écoutera sur le reste de ce qui fait notre identité politique. Du chemin a été fait dans ce sens ces dernières années, mais il est encore long et demande formation, disponibilité, humilité
aussi. Le Pays Basque n'est pas qu'un périmètre géographique, il y a une société dedans, qui attend nos propositions !
Gauche et droite du mouvement abertzale
En cela je ne suis pas tout à fait d'accord avec Haritza Camblong lorsqu'il disait à cette place qu'une vaste alliance entre gauche et droite du mouvement abertzale serait souhaitable. Elle est
séduisante parce qu'elle met en avant notre identité abertzale, elle flatte notre désir d'union, mais elle ne me semble valable que pour les élections où nous n'avons pas d'autre perspective que
de faire une campagne de témoi-gnage (législatives par exemple). Car pour le reste et notamment lors des élections locales, je pense que les messages du PNV d'un côté, et de la gauche abertzale
de l'autre, sont différents. Ce n'est pas parce qu'on est abertzale qu'il faut oublier qu'on est de gauche ou de droite, et donc qu'on n'a pas la même vision de la société. Pour être franc, je
pense même que le rôle de la gauche abertzale en Iparralde devrait être avant tout de constituer une alternative à la gauche française, tandis que le PNV ferait de même à droite. On en est loin
mais pour moi, en principe, mieux vaut une division qu'une union contre-nature. C'est le prix de la lisibilité des messages, de leur cohérence aussi, et le poids cumulé de ces forces pourra
s'additionner sans problème et plus efficacement sur d'autres terrains tels que Batera ou un éventuel référendum sur l'autodétermination.
S’assumer
Pour finir, être efficace jusqu'à dépasser les 20%, c'est aussi s'assumer. Sans vouloir polémiquer sur tel ou tel choix, il me semble clair que les premiers tours de scrutins locaux sont faits,
au moins dans les villes d'une certaine taille et bien sûr dans les cantons, pour délivrer son propre message et en mesurer la portée. Car pour en revenir au début de mon propos, sortir de la
culture de minoritaire ne veut pas dire devoir se cacher la réalité, ou renoncer à l'affronter ; elle ne veut pas dire non plus se fondre à tout prix dans une équipe majoritaire dont les logiques
sont ostensiblement à l'opposé des siennes. Je n'ai pas la prétention de donner quelque leçon que ce soit à quiconque ; seulement conclurai-je en disant que sortir de la culture de minoritaire
n'est pas facile, mais qu'entrer dans la culture de majoritaire est probablement tout aussi périlleux à bien des égards, la politique nous en offrant le spectacle quotidiennement. On en est de
toute façon pas encore là.
En tout cas, dire aux gens "bozka abertzale", ça se mérite.
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