par Txetx Etcheverry
Pour plus de détails voir l'article 4+3=1!
Fin des années 50, la chappe de plomb Franquiste écrase le Pays Basque Sud tandis qu'au Nord, les Basques souffrent d'une des pires formes d'aliénation, celle de la honte d'être soi. C'est comme
si la langue et l'identité basques étaient des témoignages d'une arriération incompatible avec la modernité qui transforme en profondeur et à une vitesse jamais égalée la société de cette époque.
La réussite, le progrès sont français, et l'on est reconnaissant envers cet Etat jacobin (et envers l'ascenseur républicain qui fonctionne réellement dans ces années- là) qui en nous francisant
nous offre cette "chance" d'accéder nous aussi à cet avenir autrement enchanteur que la pauvreté et la dureté de la vie dont les générations précédentes ont tellement souffert.
A contre-courant
C'est à ce moment-là que va naître le mouvement abertzale d'Iparralde tel qu'on le connaît aujourd'hui. Entre 1956 et 1963, une poignée de militants en pose les bases avec la création du journal
Enbata puis du mouvement du même nom. Ils ont pour nom Michel Burucoa, Michel Labéguerie, Piarres Larzabal, Ximun Haran, Jakes Abeberry, Michel Eppherre, Jean-Louis Davant. Le 15 avril 1963, ils
seront quelques centaines à célébrer pour la première fois en Iparralde l'Aberri Eguna et à proclamer, par la Charte d'Itxassou, le droit à la souverainneté du peuple basque rassemblé. Un Basque
du Nord, Ximun Haran, et un Basque du Sud, qui est également un des fondateurs d'ETA, Julen de Madariaga, plantent un chêne, issu de l'arbre de Gernika.
Ces premières bases collectives sont posées avec une vraie dimension visionnaire. Contre toute évidence pour l'époque, totalement à contre-courant, ils affirment des principes fondateurs et des
perspectives stratégiques qui sont encore les nôtres près d'un demi-siècle plus tard.
Le projet de la CED, Communauté Européenne de Défense, a échoué, le Marché Commun fait à peine ses premiers pas et le modèle dominant des militants nationalistes de ces années-là est celui de la
lutte de libération nationale, inspirée des mouvements pour l'indépendance nationale dans le Tiers-Monde. Les militants d'Enbata s'inscrivent pourtant d'emblée dans une perspective fédéraliste
européenne.
Les références sur lesquelles pourraient s'appuyer ces pionniers sont majoritairement celles de l'abertzaleisme clérical du PNV au Sud (Jaingoikoa eta Lege Zaharra : Dieu et la Loi
Ancienne), ou au Nord le basquisme catholique et conservateur d'Aintzina. La population est Euskaldun et Fededun (croyant), on ne peut pas être Basque si l'on n'est pas chrétien ! Et parmi les
pionniers abertzale d'Iparralde, beaucoup sont des curés, des séminaristes, etc. Et pourtant un des premiers débats importants d'Enbata va être, dès la naissance de ce mouvement, tranché en
faveur de la laïcité. Le combat abertzale du Nord sera laïque et progressiste.
Tout autant à contre-courant au vu du contexte de l'époque, les militants d'Enbata proclament que le Pays Basqe Nord n'a d'avenir qu'en se tournant vers le Pays Basque Sud. Ce qui peut sembler
évident aujourd'hui semble à l'époque une hérésie incompréhensible : en pleine nuit Franquiste, le Pays Basque Sud est sous-développé. Les routes du Pays Basque Sud sont dans un état lamentable,
l'âne et le mulet constituent encore à la fin des années 60 un moyen de transport très courant. Chaque jour des milliers de personnes franchissent la frontière pour venir travailler en Iparralde,
où le niveau de vie est incontestablement plus élevé. Et pourtant, alors que longtemps beaucoup d'abertzale du Sud appeleront Iparralde "la France", l'abertzaleisme du Nord s'inscrit dès sa
naissance dans une vision nationale du combat. Un militant d'Enbata formule à la fin d'une réunion la fameuse équation : 4+3=1, qui va rapidement être peinte sur tous les murs du Pays Basque
Nord.
Une enfance mouvementée
L'enfance du mouvement abertzale d'Iparralde va se poursuivre dans les années 60 et 70. La création d'ETA en 1959 provoque l'arrivée de ses premiers réfugiés en Iparralde. Le bouillonnement
idéologique et culturel dans lequel sont plongées -en toute clandestinité- les jeunes générations d'abertzale en Hego Euskal Herria touchera bien entendu Iparralde également. Une vague de
décolonisation traverse le Tiers-monde, et la guerre d'Algérie interrogera fortement la conscience profonde de certains jeunes Basques du Nord qui y effectuent leur service militaire. L'exode
économique de la jeunesse se poursuit et les industries traditionnelles d'Iparralde (Forges du Boucau, chaussure à Hasparren...) connaissent des crises profondes. Mai 68 bouscule l'ordre établi,
les idées fédéralistes, d'autogestion, fleurissent. Les débuts de la décennie 70 sont marquées par les luttes d'extrême-gauche et les mouvements alternatifs, l'éclosion de l'écologie politique et
l'apothéose de la résistance basque au Franquisme. Beaucoup d'autres influences, parfois oubliées, vont également contribuer à façonner l'idéologie d'Enbata et le combat abertzale du Pays Basque
Nord : les kibboutzim du nouvel Etat d'Israël, les dynamiques souverainistes au Québec, l'autogestion en Yougoslavie etc.
C'est tout cela et bien d'autres choses qui ont permis au Peuple Basque en Iparralde de se réconcilier avec lui même, d'assumer ce qu'il est et à partir de là de commencer à prendre en mains son
avenir. C'est tout cela qui a construit ici un mouvement abertzale progessiste, autour d'un projet national du Zazpiak Bat et d'une vision internationaliste et solidaire des autres peuples du
monde. C'est cela qui a produit un mouvement abertzale ne se contentant pas de dénoncer et de revendiquer, d'attendre le grand soir ou les lendemains qui chantent, mais oeuvrant ici et maintenant
à construire concrètement le Pays Basque et la société que nous appelons de nos voeux.
Quand on analyse ce qu'était la société basque des années 50, quand on observe l'évolution politique et militante dans le reste de l'Hexagone, le parcours des autres dynamiques identitaires,
celui des autres mouvements sociaux, on peut raisonnablement penser qu'en fin de compte, ma foi, on n'a pas été si mauvais que ça, bien au contraire. Et l'on peut également se dire que l'on doit
ça pour une part non négligeable à ces quelques centaines de pionniers qui ont su positionner dès ses premières années le combat abertzale en Iparralde sur les bonnes bases et autour des bonnes
perspectives.
4+3=1 Gaua
A l'occasion du numéro 2000 de la revue Enbata, qui a survécu au temps, aux interdictions et aux multiples procès, et qui continue plus que jamais de servir le combat abertzale et progressiste en
Pays Basque Nord, les jeunes générations de militant(e)s abertzale ont donc proposé d'organiser une soirée spéciale pour rendre hommage à tous ces pionniers(ières) et à leur engagement de ces
années 60 et 70. Elle s'intitulera "4+3=1 gaua" et se déroulera le vendredi 21 mars au Trinquet Ibat à Mouguerre - Elizaberry.
Il ne s'agira pas seulement de faire oeuvre de reconnaissance historique, d'effectuer un retour aux sources, de mesurer le chemin parcouru depuis.
Cette soirée veut également être en même temps que cet hommage au travail des pionniers(ières) un temps fort tourné vers l'avenir, pour commencer la réflexion et le débat sur le combat abertzale
des décennies à venir.
Le nombre d'Etats européens indépendants est de 50 en 2008 contre seulement 25 un siècle plus tôt. La construction européenne suit son cours même si c'est loin d'être sur les bases que l'on
appelle de nos voeux. Dans le même temps, la fin du pétrole pas cher et le problèmes des gaz à effets de serre vont contraindre les sociétés à une relocalisation de l'économie. La relocalisation
du politique quand à elle est une des réponses indispensables -en même temps que le renforcement des gouvernances mondiales et continentales- à l'affaiblissement de la démocratie et du pouvoir
réel de la sphère politique causé par la mondialisation néo-libérale. La haute valeur ajoutée du combat abertzale en termes de contenu culturel et de projet collectif et socialisant est d'autant
plus d'actualité en ces temps de crise du lien social, de perte de sens, de mise à mal des systèmes de solidarité.
Le projet abertzale est plus que jamais en phase avec les grands enjeux du monde dans lequel nous allons vivre. Le combat continue, essayons de le positionner avec autant d'acuité et de sens de
l'avenir que certains ont réussi à le faire, il y a près d'un demi-siècle, il y a plus de 2000 numéros d'Enbata.
Pour plus de détails voir l'article 4+3=1!
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