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par Michel Cahen


Etre un abertzale de gauche aujourd'hui,
c'est tout simplement être un républicain conséquent
et un internationaliste moderne.

A près d’une semaine de la soirée
4+3=1 à Mouguerre-Elizaberry, Alda! publie quelques extraits  d’une réflexion  de Michel Cahen,  chercheur CNRS à Science Po Bordeaux,  sur le thème de l’abertzalisme  en temps de mondialisation. 
Vous aurez l’occasion de découvrir la version complète de cette réflexion lors de la conférence du 21 mars de la soirée 4+3=1!

“À quoi cela sert-il d'être abertzale, c'est-à-dire porteur d'une "toute petite nation", alors qu'on est au temps de la mondialisation ? Le meilleur moyen de répondre à cette question, c'est de commencer par la fin : qu'est-ce que la mondialisation ? Et tout découlera de là.

Mondialisation : nouvel âge du capitalisme
1. Le processus de mondialisation puise évidemment ses caractéristiques dans l'historicité du capitalisme. Mais on voit trop souvent écrit que "la mondialisation a toujours existé", ou que "dès le Moyen-Âge, voire dès l'Antiquité, il y avait des relations commerciales internationales", etc. On fait alors de la mondialisation un simple "nom moderne" pour l'expansion marchande, puis capitaliste. De ce fait, on perd la notion de ce qu'il y a de nouveau et de spécifique dans la mondialisation. La mondialisation n'est pas seulement la "suite de l'impérialisme", même si elle est aussi cela. La mondialisation est un nouvel âge du capitalisme au temps de la quatrième révolution scientifique et industrielle après celles du charbon et de l'acier, de l'électricité et des vaccins, de l'atome et de l'automatisme. Ce n'est certainement pas le fruit du hasard si les pays staliniens se sont (presque tous) effondrés à cette époque-là, ayant échoué à créer un nouveau mode de production historiquement viable.

Contradictions insurmontables du capitalisme
Le capitalisme - et cela, depuis toujours - est un système qui ne peut pas vivre "en interne", car il souffre de contradictions insurmontables : comment vendre cher la production à des travailleurs que l'on paie le moins possible ? comment moderniser l'appareil de production en diminuant le nombre des travailleurs, sans diminuer la valeur de la marchandise produite et sans porter atteinte au pouvoir d'achat des mêmes travailleurs ? Auxquelles s'ajoute une nouvelle, avec acuité : comment faire porter sur les travailleurs le coût de la préservation de la planète - mais en premier lieu des régions du Nord du monde - sans porter atteinte au taux de profit ? Etc. Le capitalisme a toujours eu besoin de l'expansion pour résoudre ses contradictions, en soumettant des contrées entières qui ne fonctionnaient pas selon ses normes, et qu'il pouvait ainsi ponctionner avant de les intégrer complètement à sa sphère de production et de poursuivre son expansion ailleurs. (...)
L'expansion géographique n’étant plus suffisante, le capitalisme doit impérativement s'étendre "en interne", en élargissant l'assiette de la production des marchandises. C'est pourquoi il tente de faire passer en valeur marchande tout ce qui relevait encore de la valeur d'usage : les services publics, les retraites, l'eau, l'air, le vivant, la connaissance. C'est la marchandisation du monde, facilitée par le recul des mouvements d'émancipation sociale.(...)

Une politique uniforme sur des réalités inégales aggrave l’inégalité
Or un industriel, un marchand, doivent, dans leur intérêt même, faire attention aux conditions locales de la production ou de l'échange. Le capitalisme financier, lui, n'est pas local : il n'a cure de ces conditions, il veut ses 15 % annuels. C'est pourquoi le capitalisme financier veut "déréguler", c'est-à-dire se passer de la spécificité historique des réglementations des États, pour uniformiser la planète. En uniformisant, il ne produit pas du tout l'égalité, car une politique uniforme s'appliquant sur des réalités inégales aggrave l'inégalité. Le "nom complet" de la mondialisation est donc celui-ci : dictature mondiale du capital financier. Il s'agit d'un nouvel âge au sein de l'époque du capitalisme, et les limites physiques de l'expansion - le monde étant soudainement devenu très petit - indiquent que cet âge sera le dernier. Avant la barbarie, ou le socialisme, rien n'est joué d'avance.

Monde formé de “morceaux de monde”
2. La mondialisation du monde est une tendance et non un état : si elle parvenait à son terme, elle signifierait que le monde ne serait plus formé de nations, mais de "morceaux de monde" sans historicité propre et sans moyen d'expression de leur volonté. (...)

Attaque des acquis sociaux des travailleurs et de l’identité des gens
3. La mondialisation, tendance procédant de la dictature mondiale du capital financier, est un phénomène qui a une particularité double : alors que le capitalisme  a intensément provoqué la prolétarisation du monde et que dans des pays du Nord comme la France, 80 % de la population sont des prolétaires (au sens précis de Marx), la mondialisation, dans un même mouvement attaque à la fois les acquis sociaux des travailleurs et les identités des gens, des sociétés.(...)
5. Du point de vue historique, il n'y a pas de petites et de grandes nations, excepté sous l'angle démographique. Il y a, ou il n'y a pas, des espaces (ou des diasporas) qui sont dessinés par des groupes humains qui ressentent une identité en commun. Il y a des sociétés qui, confrontées à d'autre, ressentent leurs spécificités. Cela n'a rien d'éternel : les processus identitaires sont des productions permanentes, ce sont des identités sociales. Cela n'a rien d'éternel mais cela peut, ou peut ne pas, être pluriséculaire : les Gascons étaient certainement des Vascons ou "proto-basques", mais leur identité a été modifiée par une colonisation (romaine) qui a réussi et ils sont devenus membres de la grande famille des civilisations néolatines ; mais d'autres sont restés basques, ce qui ne change rien au fait qu'être basque hier ou aujourd'hui est immensément différent. Il n'y a jamais continuité d'une identité "fixée" mais il peut y avoir continuité d'un groupe de gens qui ressentent cette identité en mouvement. Cela n'a donc rien à voir avec le sang. Ce sont les particularités et les évolutions de la vie sur un sol qui produisent l'identité. On ne naît pas basque, on le devient, même si évidemment on le devient plus facilement si on est né dans une famille qui l'était déjà. C'est la vie sociale. C'est banal.
6. C'est banal à condition de na pas fétichiser l'État, de ne pas confondre l'État et l'État-nation, l'État-nation et la nation, la nation et la République, la nationalité et la citoyenneté. En d'autres termes de ne pas confondre la communauté humaine de gens ressentant une identité en commun quels que soient leur(s) État(s) d'appartenance (la nation) avec la communauté humaine des citoyens d'un État quelles que soient leurs identités (la cité). La tradition jacobine française confond allègrement tout cela. Il ne peut pas y avoir de peuple corse parce que il y a le peuple français : pas besoin d'enquêter sur place pour savoir, cela découle d'une théorie.(...)

Ressentir les choses selon d’autres aspects de sa vie sociale

(...) les prolétaires, en tant que prolétaires, n'ont pas de patrie (tout comme les bourgeois, du reste), mais ces mêmes prolétaires ne sont pas que prolétaires, ils ressentent les choses aussi selon d'autres aspects de leur vie sociale : identités sexuelle, professionnelle, religieuse, castée, lignagère, ethnonationale, etc. Or toutes ces identités se mêlent dans l'individu et l'hypervalorisation d'une seule d'entre elles (l'identité de classe) provoque des catastrophes, repoussant dans les bras de la droite des milieux populaires qui auraient pu être gagnés à la révolution sociale. L'universalisme abstrait est le pire ennemi de l'universalisme concret.

Le droit à l’égalité

7. (...) L'émancipation nationale n'élève pas sa nation au-dessus des autres, elle demande l'égalité : elle est par excellence internationaliste. Elle ne demande pas le droit à la différence qui mène à la différence du droit, elle demande le droit à l'égalité qui ne procède pas automatiquement de l'égalité des droits. Elle promeut l'universalisme concret, car elle ne se satisfait pas, comme les courants politiquement bourgeois (fussent-ils jacobins de gauche), de la "proclamation de l'égalité" dans la constitution, mais milite pour la création des conditions concrètes de sa réalisation. Voilà pourquoi elle oppose uniformité et égalité, car l'uniformité devant la loi ne crée pas l'égalité devant la loi - une école publique uniquement en français est certes uniforme, mais n'assure pas l'égalité des droits des citoyens de la République de voir leurs enfants être alphabétisés dans la langue de France qui est leur langue affective.
Pour toutes ces raisons, l'abertzalisme de gauche - loin du militarisme petit-bourgeois qui mène des actions ultra-minoritaires en se substituant à la lutte des masses - est une contribution non négligeable à la lutte contre la mondialisation : il est en phase avec cette société-là et c'est le seul courant politique qui peut faire basculer à gauche le Pays basque, justement parce qu'il est à la fois un courant ouvrier et national. Je l'ai déjà écrit, je le répète : être un abertzale de gauche aujourd'hui, c'est tout simplement être un républicain conséquent et un internationaliste moderne, un partisan de l'universalisme concret, contre toutes les oppressions, dans ce coin de terre-là.





TEXTE INTEGRAL:

A quoi ça sert d'être abertzale
en temps de mondialisation ?

 

À quoi cela sert-il d’être abertzale, c’est-à-dire porteur d’une “toute petite nation”, alors qu’on est au temps de la mondialisation ? Le meilleur moyen de répondre à cette question, c’est de commencer par la fin : qu’est-ce que la mondialisation ? Et tout découlera de là.

 

1. Le processus de mondialisation puise évidemment ses caractéristiques dans l’historicité du capitalisme. Mais on voit trop souvent écrit que “la mondialisation a toujours existé”, ou que “dès le Moyen-Âge, voire dès l’Antiquité, il y avait des relations commerciales internationales”, etc. On fait alors de la mondialisation un simple “nom moderne” pour l’expansion marchande, puis capitaliste. De ce fait, on perd la notion de ce qu’il y a de nouveau et de spécifique dans la mondialisation. La mondialisation n’est pas seulement la “suite de l’impérialisme”, même si elle est aussi cela. La mondialisation est un nouvel âge du capitalisme au temps de la quatrième révolution scientifique et industrielle après celles du charbon et de l’acier, de l’électricité et des vaccins, de l’atome et de l’automatisme. Ce n’est certainement pas le fruit du hasard si les pays staliniens se sont (presque tous) effondrés à cette époque-là, ayant échoué à créer un nouveau mode de production historiquement viable.

Le capitalisme – et cela, depuis toujours – est un système qui ne peut pas vivre “en interne”, car il souffre de contradictions insurmontables : comment vendre cher la production à des travailleurs que l’on paie le moins possible ? comment moderniser l’appareil de production en diminuant le nombre des travailleurs, sans diminuer la valeur de la marchandise produite et sans porter atteinte au pouvoir d’achat des mêmes travailleurs ? Auxquelles s’ajoute une nouvelle, avec acuité : comment faire porter sur les travailleurs le coût de la préservation de la planète – mais en premier lieu des régions du Nord du monde – sans porter atteinte au taux de profit ? Etc. Le capitalisme a toujours eu besoin de l’expansion pour résoudre ses contradictions, en soumettant des contrées entières qui ne fonctionnaient pas selon ses normes, et qu’il pouvait ainsi ponctionner avant de les intégrer complètement à sa sphère de production et de poursuivre son expansion ailleurs.

Or de ce point de vue, quelle est la période actuelle ? Le capitalisme peut à nouveau s’étendre, en externe, aux aires des anciens pays staliniens qui ont échoué à créer un second “système-monde”. Mais ces pays ne sont pas facilement “tiersmondisables” car malgré les crimes du stalinisme, la propriété étatique des moyens de production leur a permis une conséquente accumulation et la formation d’une population qualifiée, vivant majoritairement d’un salaire et dotée d’une élite non négligeable. D’une certaine manière, le stalinisme (y compris le maoïsme) aura, objectivement, eu les résultats de nos révolutions bourgeoises des xviiie et xixe siècles. L’expansion géographique n’est donc pas suffisante et le capitalisme doit impérativement s’étendre “en interne”, en élargissant l’assiette de la production des marchandises. C’est pourquoi il tente de faire passer en valeur marchande tout ce qui relevait encore de la valeur d’usage : les services publics, les retraites, l’eau, l’air, le vivant, la connaissance. C’est la marchandisation du monde, facilitée par le recul des mouvements d’émancipation sociale.

Mais en même temps que cette double expansion se produit, la formation sociale du capitalisme elle-même a été modifiée : ce n’est plus la bourgeoisie industrielle qui est hégémonique, ni même bancaire, mais une haute bourgeoisie financière globalisée. Celle-ci ne vit plus de l’extorsion directe de la plus-value sur les travailleurs, ou de la réalisation de bénéfices commerciaux, mais d’une ponction qu’elle opère sur la plus-value et sur les bénéfices des secteurs industriels et commerciaux de la bourgeoisie. Il ne s’agit pas d’une nouvelle classe, car tout se mêle, mais d’un nouveau milieu social au sein de la classe capitaliste.

Or un industriel, un marchand, doivent, dans leur intérêt même, faire attention aux conditions locales de la production ou de l’échange. Le capitalisme financier, lui, n’est pas local : il n’a cure de ces conditions, il veut ses 15 % annuels. C’est pourquoi le capitalisme financier veut « déréguler », c’est-à-dire se passer de la spécificité historique des réglementations des États, pour uniformiser la planète. En uniformisant, il ne produit pas du tout l’égalité, car une politique uniforme s’appliquant sur des réalités inégales aggrave l’inégalité. Le « nom complet » de la mondialisation est donc celui-ci : dictature mondiale du capital financier. Il s’agit d’un nouvel âge au sein de l’époque du capitalisme, et les limites physiques de l’expansion – le monde étant soudainement devenu très petit – indiquent que cet âge sera le dernier. Avant la barbarie, ou le socialisme, rien n’est joué d’avance.

 

2. La mondialisation du monde est une tendance et non un état : si elle parvenait à son terme, elle signifierait que le monde ne serait plus formé de nations, mais de « morceaux de monde » sans historicité propre et sans moyen d’expression de leur volonté. La mondialisation ne signifie nullement la disparition d’un centre capitaliste, même si celui-ci réside en quelques lieux privilégiés (New York, Londres, etc.), mais à l’inverse elle fonctionne par la diffusion planétaire de la domination de ce centre grâce aux nouveaux moyens technologiques. De ce point de vue, la mondialisation du monde est l’exacte inverse de l’internationalisation du monde. L’internationalisation (inter-nationalisation) signifie la mise en relation croissante, nécessaire et désirée, des nations du monde dans le respect de leurs historicités et besoins propres démocratiquement définis. En d’autres termes, l’antagonisme entre mondialisation et internationalisation n’est rien d’autre que la nouvelle forme de la lutte des classes.

 

3. La mondialisation, tendance procédant de la dictature mondiale du capital financier, est un phénomène qui a une particularité double : alors que le capitalisme  a intensément provoqué la prolétarisation du monde et que dans des pays du Nord comme la France, 80 % de la population sont des prolétaires (au sens précis de Marx), la mondialisation, dans un même mouvement attaque à la fois les acquis sociaux des travailleurs et les identités des gens, des sociétés. Bien sûr, les dirigeants capitalistes continueront, à court, terme, à essayer de jouer d’antagonismes identitaires, à diviser pour régner. Mais la dérégulation s’attaque à long terme aux identités. Les milieux patronaux américains ne disent-ils pas, en riant, que « La France est le pays le plus américanisé d’Europe, mais ne le dites surtout pas aux Français ! » ? Quand Alain Juppé s’est attaqué à la Sécurité Sociale en 1995, il a à la fois remis en cause un acquis social considérable (provoquant un sursaut de classe), et l’idée même que les Français se font de la France (provoquant un sursaut national). Beaucoup de luttes aujourd’hui conjuguent ces deux caractéristiques, ce qui fait hurler d’effroi jet-society et pub-philosophes pour qui « la nation est dépassée ».

Je répète : la mondialisation opère une double attaque aux acquis sociaux et aux identités des gens, au moment même où la société n’a jamais été autant prolétarisée – les autres milieux sociaux populaires devenant ultra-minoritaires. La période qui s’ouvre est donc celle de la confluence des luttes sociales et identitaires, portées en premier lieu par l’énorme classe de tous ceux qui vivent de la vente de leur force de travail dans la production de marchandises (biens ou services). Les luttes identitaires seront de plus en plus sociales et les luttes sociales seront de plus en plus identitaires. La mondialisation, tendance du capitalisme, s’attaque aux identités, mais ce faisant, elle tend à les revivifier car elle les institue en « espace de défense » : les contradictions sociales peuvent déboucher sur des mobilisations identitaires, et cela peut se faire des manières les plus diverses. C’est à la gauche de comprendre et d’assumer cela, sous peine de catastrophe.

 

4. Un certain marxisme a voulu « fixer » les révolutions nationales exclusivement à l’étape historique des révolutions bourgeoises et, de fait, a inclus les premières comme un simple aspect des secondes. En d’autres termes, la révolution nationale aurait été légitime au moment de la création des États bourgeois modernes, mais depuis, serait retardataire et réactionnaire. Cette thèse étapiste relève d’un fort eurocentrisme et est incapable d’expliquer pourquoi il y a pu y avoir des nations hors de la sphère d’avènement du capitalisme et qu’il y en a encore trois siècles après, et plus encore est incapable d’expliquer pourquoi la question nationale a pu être le ferment d’authentiques révolutions sociales (Yougoslavie, Cuba, Vietnam…). L’analyse… marxiste des sociétés montre à l’inverse que la production des nations est une tendance historique quasi-permanente du mouvement social des sociétés les plus diverses. C’est souvent le progrès d’un groupe humain (croissance démographique, alphabétisation, santé, recul de la pauvreté) qui lui permet de se ressentir et de s’exprimer dès lors comme communauté de sens et de destin. À l’étonnement d’analystes superficiels, un « petit groupe » qui acceptait jusqu’alors son inclusion dans un ensemble plus vaste (un empire, un État post-colonial, un État-nation débordant des limites de sa nation fondatrice, etc.), se dresse et demande sa souveraineté. Ces analystes décèlent un archaïsme là où il y a progrès, parce que leurs « grands ensembles » (dans l’idée d’un progrès linéaire de l’humanité de la tribu antique à l’a-nation mondiale), sont ainsi remis en cause. Ils sont du côté de la mondialisation du monde, contre l’internationalisation du monde.

 

5. Du point de vue historique, il n’y a pas de petites et de grandes nations, excepté sous l’angle démographique. Il y a, ou il n’y a pas, des espaces (ou des diasporas) qui sont dessinés par des groupes humains qui ressentent une identité en commun. Il y a des sociétés qui, confrontées à d’autre, ressentent leurs spécificités. Cela n’a rien d’éternel : les processus identitaires sont des productions permanentes, ce sont des identités sociales. Cela n’a rien d’éternel mais cela peut, ou peut ne pas, être pluriséculaire : les Gascons étaient certainement des Vascons ou « proto-basques », mais leur identité a été modifiée par une colonisation (romaine) qui a réussi et ils sont devenus membres de la grande famille des civilisations néolatines ; mais d’autres sont restés basques, ce qui ne change rien au fait qu’être basque hier ou aujourd’hui est immensément différent. Il n’y a jamais continuité d’une identité « fixée » mais il peut y avoir continuité d’un groupe de gens qui ressentent cette identité en mouvement. Cela n’a donc rien à voir avec le sang. Ce sont les particularités et les évolutions de la vie sur un sol qui produisent l’identité. On ne naît pas basque, on le devient, même si évidemment on le devient plus facilement si on est né dans une famille qui l’était déjà. C’est la vie sociale. C’est banal.

 

6. C’est banal à condition de na pas fétichiser l’État, de ne pas confondre l’État et l’État-nation, l’État-nation et la nation, la nation et la République, la nationalité et la citoyenneté. En d’autres termes de ne pas confondre la communauté humaine de gens ressentant une identité en commun quels que soient leur(s) État(s) d’appartenance (la nation) avec la communauté humaine des citoyens d’un État quelles que soient leurs identités (la cité). La tradition jacobine française confond allègrement tout cela. Il ne peut pas y avoir de peuple corse parce que il y a le peuple français : pas besoin d’enquêter sur place pour savoir, cela découle d’une théorie.

Or cette « théorie » est un obstacle redoutable pour les luttes de classes. Même si Lénine et Trotski avaient une compréhension insuffisante de la question nationale, ils avaient saisi qu’il fallait l’indépendance de la Pologne, que récusait Rosa Luxembourg : pour que le prolétariat polonais puisse s’allier aux prolétariats russe, allemand ou autrichien, il fallait impérativement que cesse l’oppression des trois empires (russe, allemand et austro-hongrois). Autrement tout ce qui serait proposé par le mouvement ouvrier de ces pays serait ressenti comme une nouvelle forme d’oppression. Rosa, elle, défendait l’idée abstraite de « prolétaires qui n’ont pas de patrie » et dont le comportement ne relève que de la conscience de classe.

Or les prolétaires, en tant que prolétaires, n’ont pas de patrie (tout comme les bourgeois, du reste), mais ces mêmes prolétaires ne sont pas que prolétaires, ils ressentent les choses aussi selon d’autres aspects de leur vie sociale : identités sexuelle, professionnelle, religieuse, castée, lignagère, ethnonationale, etc. Or toutes ces identités se mêlent dans l’individu et l’hypervalorisation d’une seule d’entre elles (l’identité de classe) provoque des catastrophes, repoussant dans les bras de la droite des milieux populaires qui auraient pu être gagnés à la révolution sociale. L’universalisme abstrait est le pire ennemi de l’universalisme concret.

 

7. Nous y voilà ! Comment faire passer à gauche le pays basque ? Bien entendu, il faut défendre les intérêts des travailleurs. Mais ces intérêts sont-ils uniquement économiques et sociaux ? La culture et l’identité des gens ne sont-elles pas aussi des questions sociales ? Pourquoi l’Église catholique a-t-elle été historiquement si forte au Pays basque ? Tout simplement parce qu’elle a été le refuge, non point d’une identité éternelle, mais de l’être social de gens de cette terre. Tant que pouvait fonctionner l’idée de la « petite patrie dans la grande », tant que la France était immense et que la localité était prégnante, ce dualisme a pu fonctionner. Mais quand la France est devenue de plus en plus prégnante, proche, petite, quand génération après génération se sont aggravés les effets cumulatifs d’une négation culturelle renforcée par le progrès technique, quand le néolibéralisme qui interdit la régulation par l’État provoque la touristification à outrance et l’expulsion des gens nés sur place car ils ne peuvent plus trouver à s’y loger, quand massivement les habitants les plus ordinaires ont l’impression intime de perdre toute possibilité de maîtrise sur l’espace qu’ils ont toujours connu, alors le dualisme identitaire entre la petite et la grande patrie est mis en question. Cela mêle indissolublement identité sociale (paysanne, prolétarienne) et ethnonationale (basque) : cette terre ne peut plus être gérée dans l’intérêt de ses habitants. Ou en d’autres termes : les problèmes sociaux sont plus que jamais des problèmes identitaires et vice versa.

Voilà pourquoi il faut un courant politique capable d’exprimer cela : un parti qui soit à la fois un « parti ouvrier » (au vieux sens de Jaurès) et un parti national. Ce parti national n’est pas nationaliste. Le nationalisme est une théorisation politique qui ne doit pas être confondu avec le mouvement d’émancipation d’une nation opprimée, même si trop souvent c’est une direction politique nationaliste qui a l’hégémonie dans un mouvement national. Mais la théorie nationaliste primordialise la nation, laissant accroire que cette dernière est au-dessus de tout, quelles que soient les divisions de classe et qu’il faut mourir pour elle. Cela mène à la Première Guerre mondiale. Un mouvement d’émancipation nationale exprime, lui, les intérêts de l’immense majorité des membres d’une communauté de sens, même si des membres de ses élites peuvent être gagnées. L’émancipation nationale n’élève pas sa nation au-dessus des autres, elle demande l’égalité : elle est par excellence internationaliste. Elle ne demande pas le droit à la différence qui mène à la différence du droit, elle demande le droit à l’égalité qui ne procède pas automatiquement de l’égalité des droits. Elle promeut l’universalisme concret, car elle ne se satisfait pas, comme les courants politiquement bourgeois (fussent-ils jacobins de gauche), de la « proclamation de l’égalité » dans la constitution, mais milite pour la création des conditions concrètes de sa réalisation. Voilà pourquoi elle oppose uniformité et égalité, car l’uniformité devant la loi ne crée pas l’égalité devant la loi – une école publique uniquement en français est certes uniforme, mais n’assure pas l’égalité des droits des citoyens de la République de voir leurs enfants être alphabétisés dans la langue de France qui est leur langue affective.

Pour toutes ces raisons, l’abertzalisme de gauche – loin du militarisme petit-bourgeois qui mène des actions ultra-minoritaires en se substituant à la lutte des masses – est une contribution non négligeable à la lutte contre la mondialisation : il est en phase avec cette société-là et c’est le seul courant politique qui peut faire basculer à gauche le Pays basque, justement parce qu’il est à la fois un courant ouvrier et national. Je l’ai déjà écrit, je le répète : être un abertzale de gauche aujourd’hui, c’est tout simplement être un républicain conséquent et un internationaliste moderne, un partisan de l’universalisme concret, contre toutes les oppressions, dans ce coin de terre-là.

Février 2008, Michel Cahen

 

 


Jeudi 13 mars 2008 4 13 /03 /Mars /2008 12:48
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