par Gérard Filoche
“Par millions, les travailleurs comprennent qu’il n’y a pas de fatalité à leur sort,(...) que l’inégalité des richesses n’est pas immuable”
Nous publions ici un extrait du livre "Mai 68 une histoire sans fin" de Gérard Filoche. Ce dernier, animateur non repenti du mouvement de mai 68 animera le vendredi 2 mai au cinéma
"L'Atalante" à Bayonne un débat sur le sens du mouvement de Mai 68 et son héritage aujourd'hui.
Ce débat suivra la projection du film "Mourir à 30 ans" et du court-métrage "La reprise" dans le cadre d'un soirée co-organisée par l'Atalante et la Fondation Manu Robles-Arangiz.
(...) Dans toute crise révolutionnaire, il y a des moments charnières où tout se joue : d’abord par des tests, des épreuves de force prématurées, des attentes de plus en plus fortes, une montée
en puissance, puis, lorsque le pouvoir est directement en jeu, soit une réponse ferme et déterminée pèse de façon décisive, pour la victoire du mouvement des masses, soit l’ancien pouvoir
chancelant se ressaisit, reçoit l’appui des forces conservatrices, et il manoeuvre, l’emporte, renversant la situation aussi vite et aussi profondément que possible.
Initiatives audacieuses, surprenantes, généreuses
Entre ces deux termes, la conscience de millions de gens évolue, s’enhardit, se transforme, ils espèrent un monde meilleur, tous le
supposent là, à portée de main. dans la phase ascendante, des gens apprennent parfois plus vite en trois jours qu’en trente ans, tous les esprits s’ouvrent, se libèrent. Par millions, les
travailleurs comprennent qu’il n’y a pas de fatalité à leur sort, qu’ils peuvent être maîtres de leur travail, de leur salaire, de leur vie, que l’inégalité des richesses n’est pas immuable, ils
se découvrent entre eux, parlent différemment, des gens qu’on croyait renfrognés, accablés, vaincus, révèlent leur génie caché, leur dynamisme, une vitalité qu’on ne leur soupçonnait pas
auparavant dans la grisaille de la vie quotidienne. Ils prennent des initiatives audacieuses, surprenantes, généreuses. Il y a plus de solidarité, moins d’agressions. Il y a moins de malades,
moins de solitudes, plus de fraternité. C’est contagieux dès qu’il y a 9 millions de grévistes qui occupent les usines : se révèle alors la vraie “nature” des gens qui n’est pas faite d’égoïsme
et d’apathie, mais de rêves et d’espoirs. Ce potentiel révolutionnaire est en fait le vrai coeur caché, la vraie disponibilité de tous les hommes, mais il faut des circonstances exceptionnelles
pour qu’il se manifeste collectivement au grand jour.
Dans de telles circonstances, si les dirigeants politiques de gauche du moment, apeurés aveugles, ne répondent pas à cette immense attente, si ne surgissent pas, en ces instants clefs, d’autres
dirigeants plus déterminés, capables de saisir l’opportunité qui s’offre, et de faire bouger les forces organisées nécessaires, alors un grand vide se crée, et il se remplit à une incroyable
vitesse de toutes les pulsions contraires, de toutes les revanches. Les haines resurgissent, les désespoirs renaissent vite. Aussi forte, déterminée, inventive soit l’activité collective des
grévistes, le rôle positifi ou négatif des “chefs” décide du sort final du mouvement, du retournement.
Première grève général du XXIè siècle
Mai 68 inaugurait une crise tout à fait nouvelle: les médias, ces médias tant contrôlés, tant craints et surveillés par le pouvoir gaulliste, ces
médias avaient permis l’extension de la grève générale. De ce fait, les évènements allaient plus vite et plus fort : Mai 68 n’était pas comme cela a été dit, une grève du XIXè siècle, c’était la
première grève général du XXIè siècle! La première généralisée en quelques secondes par l’information en temps réel, la première qui brassait en profondeur tout un pays, la première qui
solidarisait les hommes et paralysait les moyens de la répression, car les soldats, les policiers, les hauts fonctionnaires, les employeurs, étaient directement mis sous la pression de l’opinion
massive, instantanée, de 9 millions de personnes mobilisées. Chaque grenade lacrymogène, chaque défilé, chaque discours était immédiatement jugé et lourd de conséquences. On comprend que Pompidou
ait dissuadé de Gaulle d’employer la force : tout se jouait politiquement, en direct, devant tous. On reverra cela en 1986 quand le pouvoir de Chirac cédera aussitôt en retirant la réforme
Devaquet après la mort de Malik Houssekine. On reverra cela, au jour le jour dans l’autre très grande grève de novembre-décembre 1995. (...)
Aucun commentaire pour cet article
Trackbacks
Aucun trackback pour cet article
Commentaires