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Gisèle Lougarot, auteur du livre “Pays Basque Nord : mai 68 en mémoires”(*) publié aux éditions Elkar
Bien au contraire, à l’époque, “quelque chose d'essentiel
est en train de se produire en Pays Basque Nord :

 on prend conscience que l'ordre des choses - politique, religieux,… - n'est pas immuable.”

Trois journées sont organisées à Bayonne pour fêter les 40 ans du mouvement de Mai 68(**).
Elles ne sont pas conçues dans un esprit de nostalgie ou de devoir de mémoire, mais bien plutôt comme un appel à remettre ça.
Pour mieux comprendre Mai 68, Alda! a interviewé Gisèle Lougarot, auteur du Livre “Pays Basque Nord : mai 68 en mémoires” à paraître ces prochains jours aux éditions Elkar.
Enfin, Jean-Pierre Duteuil, étudiant en 68 à Nanterre apporte aussi son témoignage sur “cette période de remise en cause sociale et individuelle”.


"En Mai 68, il ne s'est rien passé ici " ?
C'est une phrase que j'ai entendue assez souvent ces derniers mois. Or, quand on se penche sur cette période, on se rend compte que rien n'est moins vrai…
Cette réaction peut s'expliquer par le fait que lorsque l'on pense "Mai 68", ce qui vient immédiatement à l'esprit, c'est la révolte des étudiants parisiens et leurs affrontements avec les CRS. Tout ce qui n'est pas images de barricades ou de batailles étudiantes avec les forces de l'ordre, n'a pas sa place dans ce Mai 68 monolithique, limité dans l'espace à quelques rues parisiennes et dans le temps à quelques semaines seulement.
Si "Mai 68" n'avait été pourtant que cela, il semble évident qu'il n'aurait pas la résonance qu'il a aujourd'hui encore, quarante ans après. De plus, ici comme ailleurs, "Mai 68" ne se réduit pas à ses quelques semaines de grèves et de manifestations ; il va se poursuivre et se diffuser sous d'autres formes, en s'élargissant aussi à d'autres luttes…

Quels sont les éléments marquants de “Mai 68” au Pays Basque Nord ?
Pour ce qui est des "événements" des mois de mai et juin 68 proprement dits en Pays Basque Nord, je voudrais simplement citer Georges Menaut, alors syndicaliste à la CGT. Il estime que 70% des salariés des entreprises et des commerces employant au moins une quinzaine de personnes se sont mis en grève sur la Côte Basque. Si l'on ajoute que, pendant plus de trois semaines, aucun train n'y a circulé, que la Sécurité Sociale, la CAF, les Impôts, les écoles et les lycées étaient fermés, que les personnels communaux, ceux des Banques, des PTT, d'EDF et GDF, les douaniers, les dockers du port de Bayonne, etc… étaient en grève, cela fait beaucoup pour un endroit où "il ne s'est rien passé"… Autre exemple avec la grève des lycéens du Petit Séminaire d'Ustaritz. Il suffit d'imaginer l'emprise de l'Eglise catholique dans le Pays Basque d'alors pour apprécier l'importance de "l'événement" même si l'on n'en trouve pas trace dans les quotidiens régionaux de l'époque…

Quelles sont les caractéristiques de la période précédant “Mai 68” ?
Ces événements ne peuvent pas être dissociés des années dans lesquelles ils s'insèrent, cela n'aurait pas de sens. D'où la "photographie" que j'ai tenté de faire du Pays Basque Nord en cette fin des années 60. Pour cela, j'ai travaillé sur la presse quotidienne régionale et locale pour en retirer les préoccupations et les thématiques qui revenaient le plus souvent dans l'actualité locale.
Le Pays Basque Nord est alors à un tournant, qu'il s'agisse de l'agriculture, de l'industrie, du tourisme, du développement urbain, … ou de l'exode des jeunes qui a repris de plus belle quelques années après la seconde guerre mondiale, exode qui a une particularité, c'est que les filles partent bien plus que les garçons.
D'un point de vue politique également, c'est une période de grand changement. Les démocrates chrétiens cèdent leur place à l'UNR - l'ancêtre de l'UMP - qui s'empare du Pays Basque Nord en 1967 avec Michel Inchauspé sur le Pays Basque intérieur et Bernard Marie sur la Côte Basque.

Et que dire des effets de Mai 68 chez les abertzale d’Iparralde ?

D'un côté, il y a depuis quelques années ce que l'on appelle "le renouveau culturel" et son affirmation identitaire. Cette dynamique contraste avec l'état d'Enbata, seul mouvement politique abertzale existant au Nord. Au lendemain de sa déroute aux élections législatives de 1967, Enbata est quasiment mort, beaucoup de militants quittent le mouvement. Pour ce qui est des jeunes qui restent, ils ne forment pas un noyau homogène mais ils ont un point en commun : ils ne se reconnaissent plus dans Enbata. Pour certains, c'est son refus de la "double militance" Enbata et ETA qui pose problème ; pour d'autres, c'est son indifférence vis-à-vis de la question sociale ; pour d'autres encore, l'urgence est dans le travail identitaire, celui de la langue en premier lieu…
Ces jeunes militants vont avoir un autre point en commun. Quelle que soit la manière dont ils vont vivre et percevoir "Mai 68", celui-ci, comme l'exprime l'un de ces anciens jeunes, va leur donner "l'assurance" de quitter Enbata pour se lancer dans d'autres voies… alors que dans un même temps, en Pays Basque Intérieur, les jeunes d'Euskaldun Gazteria vivent leur "Mai 68" et commencent à s'émanciper de l'Eglise…

Quel serait un exemple concret de changement dans la société d’Iparralde grâce à “Mai 68” ?
Parallèlement au "récit" tiré de la lecture des quotidiens régionaux et locaux, une trentaine de personnes apportent leur témoignage : syndicalistes, politiques, femmes, immigrés, lycéens, étudiants, jeunes travailleurs ou paysans… Chacun a essayé de se rappeler comment il ou elle a vécu cette période de Mai 68 et la fin des années 60.
Plusieurs de ces témoignages confirment que quelque chose d'essentiel est en train de se produire en Pays Basque Nord : on prend conscience que l'ordre des choses - politique, religieux, … - n'est pas immuable. C'est peut être le changement le plus marquant de cette période quand on sait le poids des notables et le carcan religieux qui pèse alors sur la société basque. 


(*) “Pays Basque Nord : Mai 68 en Mémoires”


(**) Voir le détail de la programmation dans la rubrique Agenda de la Fondation (P.8).



Jean-Pierre Duteuil, auteur de “Mai 68, un mouvement politique”

Comment avez-vous vécu cette période de grandes remises en questions voir changement dans la société, le monde du travail et la vie politique?
J'étais étudiant en sociologie à l' université de Nanterre et militant anarchiste. Pour moi, mai et juin 1968 ont été le point culminant d'un processus engagé dès 1966 et qui s'est poursuivi jusqu'à la fin des années 1970. Ce fut une explosion de prises de parole, aucun domaine n'était tabou, et si pour certains, cela a pu être déstabilisant, pour la majorité des "soixantehuitard" dont j'étais, cela ne faisait que confirmer l'évidence selon laquelle la société capitaliste ne répond à aucun des désirs des êtres humains.

Quel enseignement peut-on tirer de la déclinaison locale de cette période de remise en question et de changement au Pays Basque ?
Pendant 40 ans, l'historiographie médiatique de mai 68 a évacué la grève générale pour retenir les barricades et les pavés. L'autre absent des évocations rituelles fut la "province". Paris était considéré comme le centre du monde. Heureusement ce parisianocentrisme recule peu à peu et on se rend compte qu'en chaque endroit de l'hexagone la contestation fut profonde et surtout qu'elle épousait les contours des spécificités locales. Ce n'est pas un hasard si après mai 68 les mouvements dits "régionalistes" se sont engouffrés dans la brèche.

S'il fallait garder une leçon ou une image de cette période ?

La première leçon c'est que les grands mouvements sociaux sont imprévisibles. Nulle science pour les anticiper. Et c'est tant mieux, ce sont encore les êtres humains qui font l'histoire, pas les prophètes, fussent-ils "scientifiques".
Si on ne devait garder qu'une seule des caractéristiques de Mai 68, je proposerais la critique de toutes les formes de hiérarchie. Le refus d'être des exécutants soumis à des dirigeants ; le refus du modèle pyramidale qui pénètre les moindres recoins des rapports individuels et des activités professionnelles. Ce fut un mouvement qui a envisagé le changement en dehors des superstructures institutionnelles ; il était possible de tout dire, de tout remettre en cause. Il s'est attaqué à tous les aspects des relations sociales et individuelles, et par là même aux racines de la domination, à la hiérarchie. Ce n'est pas la superstructure politique qui a vacillé le plus, mais le fondement même de l'ordre social, l'autorité - celle des enseignants, des parents, des petits et moyens chefs, de la morale, etc. C'est par cette voie que se sont ouvertes les brèches qui donneront naissance aux mouvements des années 70.


Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /Mai /2008 08:47
- Publié dans : Orotarik - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
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