Hervé Kempf, journaliste au Monde, spécialiste réputé de l'environnement
“La première liée à la question sociale et la seconde à l'écologie doivent fusionner.
C'est le même système qui à la fois détruit la planète et génère tant d'inégalités.”
Hervé Kempf, journaliste au quotidien Le Monde spécialiste des questions d'environnement et auteur du livre "Comment les riches détruisent la planète" était
venu en Pays Basque en février dernier pour animer deux conférences de la Fondation Manu Robles-Arangiz à Bayonne et à Ainiza. Il avait à cette occasion accordé une interview au quotidien Gara
dont nous publions ici la traduction car elle nous paraît résumer brillamment son propos global.
Un groupe de personnes a continué à plancher sur cette thématique depuis ces conférences de février, pour voir comment aller plus loin dans la concrétisation de ce qu'Hervé Kempf appelle de ses
voeux, à savoir "Les deux faces du dénommé mouvement social, la première liée à la question sociale et la seconde à l'écologie doivent fusionner. Le combat est le même. C'est le même système qui
à la fois détruit la planète et génère tant d'inégalités".
Ceux et celles qui souhaiteraient prendre part à cette réflexion peuvent se faire connaître en téléphonant au 06 14 99 58 79.
Dans son dernier livre, Hervé KEMPF démontre que face au modèle capitaliste actuel, la survie de la planète passe obligatoirement par une diminution de la consommation matérielle.
Ceci suppose une révision totale du système économique et social actuel, dans lequel -explique KEMPF- une oligarchie s'accapare les richesses et encourage la croissance économique perpétuelle,
ignorant la destruction de la planète.
Dans votre livre, vous parlez de la crise écologique que vit la planète. Quelles sont les caractéristiques de cette crise ?
La crise se décline sur trois plans. Premièrement, le réchauffement global, qui est amené à s'accentuer dans le futur. Ensuite vient le problème de la bio-diversité : les experts parlent d'une
sixième crise d'extinction des espèces (la cinquième avait vu disparaître les dinosaures). Enfin, la crise écologique se traduit par la contamination chimique toujours plus importante dans notre
sang. La planète montre ses limites et nous ne pourrons pas ainsi la détruire indéfiniment.
Ce constat n'est pas nouveau. Cependant, les mesures se font attendre. Pourquoi ?
Dans notre société existe une organisation de pouvoirs qui fait qu'une classe dominante, que j'appelle oligarchie, empêche les réformes. Ce bloc arrive à ses fins en diffusant le modèle culturel
de surconsommation. Les médias relaient ce modèle déraisonnable de consommation : que ce soient les yachts, les 4x4, les maisons énormes, les bijoux hors de prix...
Tout ceci conduit à une surconsommation d'éléments matériels et pousse au gaspillage.
Il en découle l'idée que crise écologique et question sociale sont liées.
Le capitalisme actuel génère un société profondément inégale. Dans les années 80 s'est opéré un changement radical.
Le capitalisme ne sait pas fonctionner sans une croissance permanente.
Nous sommes dans un cercle vicieux. Pour conserver ses richesses, l'oligarchie n'a d'autre recours que la croissance infinie. Cependant, ce modèle de croissance est incompatible avec une
politique écologique. La planète atteint ses limites et le système actuel court à sa perte. La crise écologique nécessite un changement radical que le système économique actuel ne peut
induire.
Les pays développés sont-ils conscients de cette situation ? La notion de développement durable a pris de l'ampleur chez les dirigeants. Que peut-on penser de cette prise de conscience ?
Au niveau local et à petite échelle, je ne doute pas que nombreux sont ceux qui essaient d'appliquer un développement soutenable avec sincérité, mais au niveau global, ce même développement
soutenable sert de prétexte pour éviter un changement de système pourtant inévitable. Par exemple, dans la ville de Nantes, en Bretagne, se termine un projet d'aéroport sur 1800 ha qui détruira
des zone d'habitats naturels... et tout cela au nom du développement durable ! Au jour d’aujourd'hui ce concept est utilisé par l'oligarchie pour donner une touche écologique aux politiques de
toujours.
De plus, les pays industrialisés ont-ils réellement besoin de développement matériel ? La France, l'Allemagne, le Royaume-Uni... ont-ils besoin de plus d'autoroutes, d'aéroports, d'hypermarchés
?
La réponse est non. Les pays développés sont déjà développés. Ils n'ont besoin ni de développement matériel ni de consommation matérielle. Ils ont besoin davantage de lien social, d'éducation. Le
développement matériel détruit la planète ; c'est pourquoi le concept de développement durable n'intéresse pas.
Vous avez parlé de la diminution d'éléments matériels. Êtes-vous partisan de la théorie économique de la décroissance?
La diminution des éléments matériels n'est pas contradictoire avec la croissance économique. Par exemple, si au lieu d'acheter une Mercedes à 40000 euros nous investissons la même somme pour un
poste de professeur dans un quartier difficile, le PIB (Produit Intérieur Brut) ne diminuerait pas.
En définitive, l'activité économique peut se maintenir au niveau actuel, mais organisée de manière différente elle serait beaucoup moins agressive sur le plan écologique et social. L'urgent en
matière d'environnement est de diminuer la consommation matérielle. Ceci ne suppose pas une diminution des richesses, ni du PIB, mais plutôt une nouvelle organisation.
Cette ré-organisation inclurait-elle de nouveaux indicateurs économiques qui prendraient en compte la destruction du patrimoine naturel ?
Bien entendu, le PIB est un outil totalement inadapté pour mesurer l'activité économique parce qu'il ne tient pas compte de la destruction de l'environnement. Au niveau d'une entreprise, ne
prendre en compte que le PIB reviendrait à se référer seulement à la facturation, sans prendre en compte les amortissements (sommes allouées au renouvellement des équipements de production).
Actuellement, le PIB est fictif car notre activité détruit la planète. Par exemple, on considère qu'un agriculteur qui produit de façon intensive, génère plus de PIB, plus de richesse, qu'un
producteur bio, qui préserve le paysage, et qui respecte l'environnement... Cela revient à dire qu'il y a un déphasage total entre utilité sociale et environnementale, et activité économique.
Comment peut on obtenir la diminution de la consommation matérielle ?
L'idée même de diminution est plus ou moins bien acceptée dans divers secteurs. Cependant, cette idée reste marginale face à la propagande orchestrée par le système actuel. Il y a de toute
évidence un travail de communication à effectuer. Mais, pour que la société accepte cette diminution de consommation matérielle, le système doit changer en profondeur. Il faut en finir avec les
privilèges de l'oligarchie.
Néanmoins, nous nous heurtons au modèle de surconsommation symbolisant la réussite. Tous les jours, nous recevons cette propagande, car l'oligarchie finance les médias par la publicité.
Pour changer de système, vous préconisez une réorganisation du mouvement social.
Les deux faces du dénommé mouvement social, la première liée à la question sociale et la seconde à l'écologie doivent fusionner. Le combat est le même. C'est le même système qui à la fois détruit
la planète et génère tant d'inégalités. Ce qui est en jeu dans la lutte écologique va bien au delà de la préservation de la planète.
Cette bataille se limite-t-elle à la société civile, ou le politique a t-il aussi un rôle à y jouer ?
Cette lutte nécessite un relais politique, ce qui nous amène à la question concernant le rôle du Parti Socialiste quant à la défense de ces idées dans le milieu institutionnel.
Au jour d’aujourd’hui, la politique de la gauche européenne majoritaire ne paraît pas aller dans cette direction, puisque cette gauche moderne accepte pleinement la loi du marché.
Le concept de modernité est relatif ; qui est moderne ? qui est extrémiste ? les oligarques actuels, ne seraient-ils pas les extrémistes de la surconsommation ? Certains économistes pensent que
les richesses vont se multiplier par 64 d'ici 50 ans. Ils sont complètement hors réalité. En ce qui concerne la modernité, les idées des oligarques d'aujourd'hui se basent sur Adam Smith
(économiste du XVIIIè siècle) et David Ricardo (économiste du XVIII / XIXè siècle). Dire que les ressources ne sont pas éternelles est beaucoup plus moderne que la thèse néo-libérale actuel-le.
Il ne s'agit pas ici d'abandonner l'économie de marché pour retourner à la planification. Le marché est efficace, mais dans son milieu. Le marché ne doit pas structurer les relations humaines,
comme il le fait aujourd'hui.
Peut-on concrétiser ce changement de système sans l'appui de l'oligarchie ?
L'oligarchie n'est pas un bloc monolithique. J'espère qu'une partie retrouvera la raison et fera le pari de
ce changement. Cependant, cela ne se fera pas tout seul, et la pression du mouvement social me paraît fondamentale pour gagner cette lutte que nous allons mener.
Jeudi 29 mai 2008
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29
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Publié dans : Orotarik
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