par Txetx Etcheverry
S'il est un enseignement que l'on peut souhaiter que les peuples tirent des évènements de ces dernières semaines, c'est que "quand on veut, on peut". Du jour au lendemain, nos dirigeants sont
capables de mobiliser des centaines de milliards de dollars ou d'euros pour tenter de résoudre un problème qui leur semble important. Du jour au lendemain, les leviers politiques sont mobilisés
pour infléchir le cours de l'économie.
Absence criminelle de volonté dans d'autres domaines
Evidemment, ce constat fait aussitôt surgir un certain nombre de leçons "en négatif" : cela veut clairement dire que la persistance de l'extrême
pauvreté à travers le monde est dûe à une absence de volonté, et non pas de moyens de l'éradiquer. Depuis des décennies, des ONG et des institutions internationales réclament le déblocage de
quelques dizaines de malheureux milliards de dollars -à investir dans l'agriculture des pays pauvres- pour éradiquer le fléau de la faim dans le monde. Rappelons ici que trente millions de
personnes meurent encore chaque année de faim sur notre planète.
La possibilité -démontrée ces dernières semaines- de débloquer du jour au lendemain des centaines de milliards pour tenter de sauver le système bancaire
souligne l'absence criminelle de volonté de résoudre les problèmes réels de l'humanité. L'économie capitaliste tourne pour atteindre ses propres objectifs (sa dynamique de croissance perpétuelle,
socialement et écologiquement destructrice ; et les énormes profits de ses élites dirigeantes) et non pour répondre aux besoins de l'humanité. Et nos dirigeants politiques savent faire preuve de
volontarisme quand il s'agit de sauver cette économie capitaliste qui affame les gens et détruit la planète, mais sont irrémediablement frappés de fatalisme et d'impuissance chaque fois qu'il est
question d'améliorer le sort quotidien de la majorité de l'humanité.
Tout cela se déroule sans générer plus de sentiment de culpabilité que n'en éprouvait le garde-barrière aiguillant les trains emmenant les juifs à
Auschwitz (il n'était qu'un minuscule rouage de l'infernale machine produisant le génocide) mais produit pourtant des résultats d'une égale ampleur et d'une horreur tout à fait comparable. Les
générations qui nous suivent jugeront certainement très durement les salauds qui ont condamné des millions de personnes supplémentaires à la faim et à la misère en spéculant sur la hausse du prix
des céréales et autres denrées alimentaires de base. Mais elles jugeront sans doute tout aussi durement les lâches qui laissaient faire, ou même qui ne faisaient rien pour que tout cela
change.
Assez de capitulations
L'autre leçon en négatif est évidemment un regard critique, à la lueur de ces derniers évènements, sur la capitulation programmatique de la majorité de
la gauche occidentale -politique et syndicale- qui on le voit bien est plus le fruit d'un renoncement à changer les choses, qu'à une impossibilité de le faire. Quand on veut, on peut. Si l'on
pouvait mobiliser en quelques jours des centaines de milliards pour sauver le système bancaire, on pouvait depuis très longtemps mobiliser d'énormes ressources et moyens politiques pour lutter
contre l'extrême pauvreté, pour renforcer les systèmes de protection et de solidarité sociale, et refuser leur privatisation, pour améliorer et développer l'éducation, pour lutter contre la crise
écologique et les causes du réchauffement climatique, etc.
Des mots d'ordre offensifs...
Mais l'on peut également profiter de ces derniers évènements pour en tirer quelques leçons "en positif". Maintenant que l'on sait que "quand on veut, on
peut", ne serait-ce pas le moment d'avancer quelques revendications offensives, à partager avec l'ensemble des mouvements et organisations mondiales, qui nous sortent des logiques purement
défensives dans lesquelles l'arrogance néo-libérale nous a trop souvent confinés ?
Ainsi en est-il de la revendication d'un écart maximum des inégalités de revenus possibles. Aujourd'hui dans le monde, une personne peut toucher jusqu'à
des milliers de fois plus qu'une autre. Pourquoi ne pas avancer -à l'échelle mondiale- une revendication qui poserait le double principe d'un revenu minimum, et d'un revenu maximum, qui serait
limité à X fois le revenu minimum. Le X serait évidemment le fruit d'âpres débats et serait fonction des rapports de force sociaux du moment, mais il serait de l'ordre de 5 à 10, et non pas de
mille ou dix mille comme aujourd'hui.
Une autre revendication de type offensif pourrait être celle formulée par Jean Gadrey, d'un Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF) mondial. Jean
Gadrey est un économiste français, professeur émérite à l'Université de Lille 1, et il a récemment - dans plusieurs revues généralistes ou spécialisées -énuméré tous les avantages que pourrait
présenter un tel ISF mondial :
Il y a dix millions de personnes très riches sur la planète (sont définies telles les personnes dont les actifs suceptibles d'être investis
-patrimoine net mobilisable- dépassent un million de dollars), soit 0,15 % de la population mondiale. En 1986, leur richesse nette se montait à 7 200 milliards de dollars. En 2007, elle
atteignait 40 700 milliards. Même en tenant compte de l'inflation, cela représente un triplement (X 3,3) en dollars constant(1). Un ISF mondial, qui pourrait être progressif, comme en France, à
un taux moyen modeste de 1,5 % des patrimoines, et qui ne s'appliquerait donc qu'à ces 0,15 % de personnes les plus riches du monde, rapporterait 600 milliards de dollars actuels.
Or "on sait que, pour atteindre les "objectifs du millénaire" des Nations Unies (réduction de moitié de la misère, améliorations substantielles de la
situation sanitaire et des niveaux d'éducation dans les pays en développement), il faudrait mobiliser, selon les estimations, entre 60 et 100 milliards de dollars supplémentaires par an d'ici
2015. On sait aussi que, selon le rapport Stern, il faudrait dépenser moins de 1% du PIB mondial, soit environ 400 milliards de dollars par an, pour éviter que le réchauffement climatique, qui de
toute façon va se produire dans les décennies à venir, ne prenne des proportions dramatiques."(2)
...pour le mouvement alter-mondialiste
L'instauration d'un ISF mondial permettrait de faire face à ces deux défis, et laisserait de la marge pour s'attaquer à d'autres enjeux. Il éviterait,
de par son caractère mondial- les problèmes de "fuite de capitaux". Comme l'écrivait Jean Gadrey dans Politis, "Limiter les excès inouïs et le pouvoir de nuisance d'une minorité au bénéfice du
plus grand nombre et de nos descendants, voilà une orientation qui pourrait bénéficier d'un large appui populaire".
L'intérêt d'avancer et de populariser, à l'échelle planétaire de tels mots d'ordre offensifs, serait également de rendre encore plus solides nos
positions défensives, de défense des services publics, des systèmes de santé ou de retraites, du droit du travail etc...
Cette période qui vient d'ancrer dans l'esprit de beaucoup de monde que "quand on veut, on peut" est peut-être propice à la diffusion de tels mots
d'ordre qui n'ont de radicaux que leur caractère inhabituel, et qui reposent finalement sur du pur bon sens, parfaitement modéré et réaliste.
(1) Rapport 2008 du cabinet de conseil Capgemini et du groupe bancaire Merrill Lynch
(2)Jean Gadrey dans Alternatives Economiques
Jeudi 6 novembre 2008
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10:56
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Publié dans : Ekonomiaz - Economie à contre-courant
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