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Alain Lipietz,
économiste et euro-député vert

L’économiste Alain Lipietz,
est invité par la Fondation MRA, au siège de Laborantza Ganbara pour y donner une conférence le vendredi 15 mai 2009 à 20h30.
Voici l’interview d’Alda! sur le thème que développera Alain Lipietz lors de sa conférence  au Pays Basque :“Réduction du Temps de Travail et enjeux écologiques”!



Que doit-on entendre par la "réduction du temps de travail" ?

La réduction du temps de travail peut se faire par jour, par semaine, par mois ou sur l'ensemble de la vie. Ces 4 possibilités ont marqué l'histoire du mouvement ouvrier.

Je pense qu'aujourd'hui après l'expérience de réduction hebdomadaire plus ou moins annualisée des années Jospin (début des années 2000) le grand objectif est de re-avancer l'âge de la retraite qui a été reculée par la droite qui a succédé à Jospin. Pourquoi ? Car l'expérience de réduction hebdomadaire a été un peu polluée par l'annualisation et par l'accroissement de la pression sur le salarié ! Finalement c'est après la retraite qu'on est tranquille…
En fait, l’idée fondamentale est qu'à une certaine politique économique correspond un certain volume d'activité. Savoir combien de personnes vont avoir un emploi compte tenu du volume d'activité que permet une politique économique dépend du nombre d'heures que chacun travaille.
On peut répartir ces heures sur un petit nombre de travailleurs en faisant le plus de chômeurs possibles de façon à faire pression sur ceux qui travaillent afin qu'ils acceptent des salaires plus bas. C'est ce que fait Sarkozy avec la défiscalisation des heures supplémentaires. Il encourage à garder les gens qui travaillent longtemps et à maximiser nombre de chômeurs…
Au contraire, le partage du travail consiste à dire que pour le volume d'heures travaillé correspondant à une politique économique, on préfère répartir ces heures sur le plus de monde possible pour que chacun puisse avoir une activité lui permettant de vivre, d'avoir un pouvoir d'achat et de se justifier et se situer dans la société par rapport à lui-même et à son activité.

En quoi est-elle une réponse à la crise, au chômage et à la pauvreté ?

La crise actuelle est double. Elle est à la fois sociale (entre 2007 et 2008 les salariés les plus pauvres aux USA n'ont pas pu rembourser l'emprunt lié à leur logement) et écologique (les salariés les plus pauvres n'ont plus remboursé car il y a eu une explosion du coût des matières premières, aliments, des énergies (pétrole, etc.))…
Pour sortir de cette double crise il faut changer la répartition de la richesse mondiale entre les salaires et les profits (en augmentant la part allant aux salaires) sans que cela entraîne une explosion de la consommation qui ferait exploser les prix du pétrole et des aliments.
La seule façon de faire cela consiste à diminuer le temps de travail avec un maintien ou une légère augmentation de salaire permettant d'avoir un déplacement du rapport entre salaires et profits sans qu'il y ait pour autant une relance massive de la consommation de biens matériels et donc sans aggraver la crise écologique.
La crise étant liée à une richesse qui se concentre sur un petit nombre de capitalistes alors que les salariés ne sont pas assez payés... pour en sortir il faut modifier le partage de la valeur ajoutée.
Le “plus” pour les salariés passe par l’augmentation du salaire horaire (chaque heure de production allant en partie pour le salaire et en partie pour le profit)… Si en même temps on veut lutter contre la crise écologique, il faut diminuer le nombre d'heures. Cela revient à augmenter le pouvoir d'achat mensuel en réduisant le temps de travail.
Une des formes de réalisation de la réduction du temps de travail (certes ce n'est pas la meilleure) est actuellement utilisée par les entreprises qui pour éviter de trop licencier réduisent le temps de travail sous forme de chômage technique. Le gouvernement, sous la pression des luttes, augmente l'indemnité du chômage technique (ce qui revient à une réduction du temps de travail)...  

En quoi la réduction du temps de travail est une réponse forte aux impératifs écologiques ?

La réduction du temps de travail est la façon la plus simple de créer l'emploi sans aggraver la crise écologique. Mais, la lutte contre la crise écologique va en elle-même créer un tas d'activités : développement de l'agriculture biologique, l'isolation des logements, transports collectifs, etc. qui sont énormément créateurs d'emplois…”

Pourquoi le "travailler plus pour gagner plus" est une aberration économique, écologique et humaine ?

C'est une ruse de Sarkozy  pour apparaître au yeux des ouvriers comme quelqu'un qui leur trouvait une solution pour augmenter leur pouvoir d'achat. C'était aussi une façon de dire que c'est bien de travailler et cela contribuait à la revalorisation de l'estime de soi des ouvriers… alors qu'un certain discours de gauche des années 80 à 2000 n'avait pas assez pris en compte cet aspect "les tra-vailleurs aspirent à être fiers de leur travail!"…
Dans la réalité cette formule reflète le le contraire de ce que le mouvement ouvrier souhaite depuis 2 siècles ! Soit le “Travailler moins pour gagner autant ou plus”…
Le “Travailler plus pour gagner plus” incitait les patrons à faire travailler plus ceux qui avaient un emploi plutôt que d'embaucher. C'est une politique de subventionnement à la création du chômage de façon à faire pression sur les salariés…
Dans le cadre d’une bataille électorale et de propagande les gens en ne réfléchissant pas trop ont pour certains voté pour Sarkozy à cause de cet argument-là… mais bon 6 mois après ils étaient tous contre… Ça arrive à tout le monde de faire des erreurs !

Certains experts disent qu'à l'heure où le prodigieux dynamisme de l'espèce humaine se heurte aux limites de la biosphère et met en danger son avenir, il est indispensable de respecter en priorité les enjeux écologiques. Quels sont les risques immédiats... et les priorités écologiques à considérer ?

Cette crise écologique pèse sur le pouvoir d'achat ! Si on revient à l'ancien modèle de développement, le produire plus pour consommer plus, comme ce qui se passait en 2006, en 2000 au meilleur de la période Jospin, ou en 1975 après le 1er choc pétrolier, on revient à la cause qui a provoqué cette crise au premier semestre 2008 : l’épuisement des ressources naturelles ! C’est à dire l’explosion du prix du pétrole et des aliments, l’accélération formidable de la production du gaz à effet de serre qui modifie le climat, cette modification qui provoque la faim (l'agriculture devient moins productive, le grenier à riz du monde brûle en Australie), etc.
L'urgence de la mobilisation pour sauver le climat n'a pas été compris au niveau hexagonal ou européen par les grands partis ! Nos enfants et nous-mêmes dans quelques années nous   nous poserons la question : qu'est-ce qu'on a fait  pour enrayer le réchauffement climatique entre 2009 et 2015 ? Quelle suite avons-nous donné aux recommandations du GIEC en 2007 ?
De façon schématique, une crise sociale permet au “pauvre” de mener une bataille pour devenir “riche”… Certes ça peut prendre du temps, et ce délai est désagréable… mais la victoire résout le problème ! Par contre, une crise écologique, c’est comme un tube de dentifrice, une fois que le dentifrice est sorti on ne peut plus le rentrer (idem avec le CO2!). Actuellement on ne peut plus éviter une augmentation de +2 degrés de la température de la planète . Maintenant l'enjeu des 5 années à venir c'est : est-ce qu'on va vers + 4 degrés. Les solutions aux crises écologiques sont non retro-actives… 

A l'heure où les mobilisations sociales ont pour principale priorité la sauvegarde de l'emploi (peu importe que ce soit des industries polluantes ou de l'armement...) comment relier cette double préoccupation (écologique et sociale) sans paraître déconnecté de l'urgence ressentie par les gens ?

Dans la plupart des cas la conversion écologique peut se faire dans la même usine ou la même entreprise.  On nous dit "Il faut sauver l'industrie automobile". Certes,  mais pas en faisant des automobiles… en faisant des autobus, des tramways, des trains, etc. C'est à peu près la même industrie. Des entreprises qui produisent des voitures produisent déjà des autobus. Donc si on dit "Pour sauver la planète il faut absolument basculer massivement vers les transports en commun"… On prend les usines automobiles et on les convertit !


Vendredi 15 mai à 20h30 : conférence avec Alain Lipietz dans les locaux de Laborantza Ganbara à Ainhice-Mongelos.


Alain Lipietz

"Face à la crise : l’urgence écologiste"

Extrait d'une conférence tenue par Alain Lipietz le 2 avril 2009 lors du Colloque Alimentation Soutenable. 
Le livre "Face à la crise : l'urgence écologiste" sera en vente lors de la conférence que donnera Alain Lipietz le vendredi 15 mai à 20h30 dans les locaux de Laborantza Ganbara à Ainhice-Mongelos
"Je travaille sur un livre d'entretien sur la crise que nous sommes en train de vivre, “Face à la crise : l'urgence écologiste”. Ce qui me frappe, c'est la déconnexion entre le réel le plus matériel, c'est à dire "qu'est-ce qu'on mange ?", et la façon dont se manifeste la crise.
Crise mondiale, d’abord alimentaire
On est parti d'une situation, en 2007, et même dans la première moitié de l'année 2008, où tout le monde disait "On est en crise, une crise mondiale, et d'abord alimentaire". Quand cette crise a finalement touché la finance, par des mécanismes évidents (la faillite des petits salariés américains qui, face à la hausse du prix des aliments et de l'essence, n'ont pas pu rembourser leur maison, ce qui a mis en faillite les banques qui leur avaient prêté, puis les compagnies d'assurance qui assuraient les banques...), on a complètement oublié, dans la presse et les conférences internationales, qu'on était dans une crise alimentaire mondiale. Le modèle de développement en crise est arrivé à un niveau d'abstraction extraordinaire, où cet acte le plus élémentaire de la vie humaine et animale, celui de se nourrir, a été transformé en espèce de machin industriel qui ne se différencie pratiquement plus du financier, au prix d'un gaspillage incroyable d'espace (l'empreinte écologique) et au prix d'un gaspillage incroyable des produits eux-mêmes, aboutissant aux situations effroyables qu'on a évoquées ce soir, aussi bien dans le tiers monde que chez les glaneuses des poubelles parisiennes.
Modèle à la fois libéral et productiviste
Ce monde-là est en train de s'écrouler. Quelle est la réponse ? Il est certain, puisque c'est un modèle à la fois libéral et productiviste, qu'il faudra plus d'intervention de la puissance publique, plus de régulation, etc. Mais cette intervention publique ne doit certainement pas continuer à financer à coup d'argent public ce modèle industriel qui nous a conduit dans la crise. Une transformation du modèle de production des aliments doit être son premier objectif.  (...)
Dernier point, renouer avec la régulation des marchés. Nous avons lancé une campagne "Stop Barroso". Tout le monde en revient à l'interventionnisme, mais en réalité, c'est la Commission la plus libérale de son histoire qui reste aux commande au moment où l'Europe dit "il faudrait réguler, etc.". La Commissaire à l'agriculture, Mariann Fisher-Boel, propose de supprimer les quotas laitiers, pour permettre aux gros producteurs de lait européens, évidement subventionnés, de poursuivre leur business, en ruinant les petits producteurs ici et là-bas.
La PAC doit être réglementée et régulée, pour satisfaire aux besoins des Européens, et pour que les pays du tiers monde puissent eux aussi satisfaire aux besoins de leurs citoyens, au sens soutenable du terme, en commençant par les plus démunis. Jean Ziegler, à propos des agrocarburants, a dit "crime contre l'Humanité". Le modèle agricole "maïs-soja -viande" est criminel lui aussi, et nous devons renverser ce modèle mortifère. La planète peut nourrir tous ses habitants. La souveraineté alimentaire et la conversion écologiste vers une alimentation saine, tel est l'enjeu caché des batailles européennes à venir."

Mercredi 29 avril 2009 3 29 /04 /2009 13:33
- Publié dans : Ekonomiaz - Economie à contre-courant - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
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