
par Pierre Ruscassie
Que l’État ne se mêle pas de nos identités
mais que l’État fasse respecter nos droits
Mes identités me permettent de trouver une place dans la société et de jouer les rôles sociaux qui me conviennent parce que
je m’y sens à l’aise, parce que je les crois conformes à qui je suis. Elles sont des sentiments que j’éprouve. Elles me situent comme étant «de gauche», comme étant un «homme», un «Français». Je
me reconnais aussi dans d’autres identifications qui concernent mes croyances, ma sexualité, mon mode de vie, etc. mais que je ne souhaite peut-être pas dévoiler publiquement. Les identités de
chacun sont multiples, sentimentales, subjectives, plus ou moins fortes, parfois complémentaires, parfois contradictoires, parfois affichées, parfois privées. Certaines restent non définies : je
peux me sentir apatride, agnostique, dans l’entre-deux. Je peux me tromper sur moi. Je peux me cacher aux autres ou tenter de les tromper. Ça me regarde. Ça ne regarde pas les pouvoirs
publics.
Nos identités sont des constructions sociales et personnelles...
Nous donnons un nom à ces identités (politiques, de genre, nationales, athée ou religieuses, d’orientation sexuelle, etc.)
pour indiquer les valeurs auxquelles elles se rapportent : les références qui, consciemment ou inconsciemment, sont importantes pour chacun de nous, parfois fondatrices de chacun de nous.
Par exemple, parmi les valeurs attachées à l’identité «de gauche», on décline généralement : démocratie, liberté, égalité, solidarité, laïcité, droits sociaux, féminisme, droits des peuples,
internationalisme, altermondialisme, droits universels à l’air, à l’eau, au logement, à la liberté de circulation, d’installation, d’opinion, d’expression, d’organisation.
Mais se sentir «de gauche» n’exige pas d’être conséquents avec toutes ces valeurs : celui qui, dans cette liste, pioche quelques éléments seulement, peut arriver à la conclusion qu’il se sent «de
gauche».
Pour aboutir à cette identification subjective, l’étendue de la sélection piochée varie avec les individus, elle évolue dans le temps. Il en est de même de toutes les identités.
Soumettre notre subjectivité au moule d’une objectivité ?
Cette identification se réalise sous influence sociale, mais elle est propre à chaque individu et l’attachement à certaines
valeurs reste une référence générale dont la traduction concrète varie, elle aussi, avec les individus. Untel se sent français, entre autres raisons parce qu’il est attaché à certaines habitudes
alimentaires et, pourtant, il n’aime pas le camembert. Il apprécie les sushis et, pourtant, il ne se sent pas du tout japonais. Adhérer aux valeurs de gauche ne signifie pas qu’on sache le
décliner en un programme concret.
C’est pourquoi, vouloir définir l’identité de gauche ou l’identité française par des critères universels, serait mettre la subjectivité individuelle à la torture. Ce serait la faire passer par le
moule d’une objectivité en fixant, dans chaque cas, un degré d’attachement minimal à une liste de valeurs exigibles sine qua non autant qu’à une liste de pratiques pré-établies. Cela procéderait
d’une inquisition inacceptable. Ce procédé, acceptable pour des machines, ne l’est pas pour des humains qui ont droit au respect de leur intimité et même au respect de leur ignorance, sans
chantage ni culpabilisation.
(Suite au prochain numéro...)
Identité, état et statut.
L’identité nationale, c’est-à-dire la nationalité, exprime l’attachement à une culture qui se manifeste par des références historiques (souvent mythifiées), par un mode de vie dans
lequel la langue peut avoir un rôle essentiel. Elle peut être fondée sur des valeurs démocratiques mais, comme toute identité, c’est une construction subjective.
Il en est de même pour l’identité de genre (féminine ou masculine) : «On ne naît pas femme, on le devient» disait Simone de Beauvoir. On ne naît pas hétérosexuel ou homosexuel, on le devient. On
ne naît pas «de gauche», on le devient : c’est cette construction qui définit la «gauche» comme classe sociale subjective.
L’état salarial, comme tout état, est l’insertion dans un rapport social objectif : on loue sa force de travail contre un salaire. C’est ce rapport social qui définit le «salariat» comme
classe sociale objective. De même, par exemple, à l’inverse du genre, le sexe est un état objectif : il est défini par un chromosome, on naît ainsi. Quant à la «transition» du sexe apparent à
l’autre, elle ne modifie pas la formule chromosomique, elle est une mise en conformité de l’apparence physique avec le genre subjectif.
Le statut salarial est une conquête sociale qui permet d’accompagner le contrat salarial (de subordination du salarié) d’un ensemble de droits : sans atteindre les garanties apportées par
le statut des fonctionnaires, le Code du travail introduit de la démocratie dans le marché de la force de travail. La citoyenneté politique est aussi un statut juridique objectif, fondateur de la
démocratie politique. Le débat que la gauche doit ouvrir publiquement est celui de la citoyenneté (politique et sociale).
Jeudi 18 février 2010
4
18
/02
/Fév
/2010
12:38
-
Publié dans : Orotarik
0
Commentaires