Michel Cahen, Chercheur CNRS à l’Institut d’études politiques de Bordeaux
“Il n’y a pas une identité basque permanente,
mais il y a eu en permanence une identité basque”
Alda! publie la première partie de l’interview de
Michel Cahen, Chercherur CNRS à l’IEP de Bordeaux sur l’identité nationale. La version en euskara a été publiée le 3 janvier dernier dans Berria.
Basque, basque-français (espagnol), (espagnol) français-basque, français (espagnol)…les habitants d’un même territoire, à savoir le Pays Basque, ne ressentent pas forcement la même
identité.
Qu’est-ce que l’identité ? Qu’est-ce qui construit notre identité ?
On ne peut pas définir l’identité selon des critères normatifs et les individus conjuguent toujours plusieurs identités. Prenons le cas du Portugal, le
plus vieil État-nation d’Europe à frontières constantes. La langue portugaise est un marqueur identitaire fort, mais de nombreux peuples parlent, à des degrés divers, le portugais comme langue
maternelle (Brésil, Angola, Timor…) et ils ne sont pas des Portugais.
Définir le Portugal comme une «nation catholique» impliquerait que les Protestants ou les athées Portugais ne sont pas des portugais. Prenons le cas de
la France : les «origines judéo-chrétiennes» oublient les «origines païennes» !
Et l’«identification aux valeurs de la République» signifie-t-elle que les royalistes ou les fascistes français ne sont pas des Français ?
Entre deux citoyens français A et B, l’un, homme, né allemand à Strasbourg en 1942, aimant la bière, le foot, partisan de l’école publique, votant
à gauche, ne sachant pas s’exprimer en alsacien mais parlant français avec l’accent de sa région, et l’autre, femme, née à Pau en 1979 de parents italo-béarnais, aimant le vin, le rugby,
partisane de l’école privée, votant à droite et parlant béarnais à chaque fois que l’occasion s’en trouve, qu’il y a-t-il de commun ? Il n’y a presque rien en commun, si ce n’est que les deux se
sentent et se disent français.
Exprimer sa citoyenneté dans le cadre de la nation
Ce rapport individuel à une identité imaginée crée un sentiment communautaire parmi les personnes qui le ressentent et se reconnaissent
mutuellement.
La «nation» n’est rien d’autre que l’ensemble des personnes qui ressentent cette identité-là, qui est une forme d’ethnicité parmi d’autres, mais
particulièrement aboutie puisque créant le désir de pouvoir exprimer sa citoyenneté dans ce cadre (qu’il y ait ou non un État de référence).
Il n’y a aucune autre définition possible du Juif, du Français, du Portugais, du Zoulou ou du Basque que l’ensemble des gens qui se disent Juif,
Français, Portugais, Zoulou ou Basque.
L’identité est fluide
L’identité basque du XIIe siècle a probablement peu de choses à voir avec sa filleule du XXIe siècle. Il n’y a pas un Pays basque éternel (ou une
France, ou une Espagne, éternelles), il n’y a pas une identité basque permanente, mais il y a eu en permanence une identité basque.
Un Basque qui ne parle pas basque est-il basque ? Si l’on utilise ce critère (que l’on vient de refuser dans le cas du Portugal), cela signifie que 95%
des Irlandais, qui ne parlent plus le gaélique, ne sont plus des Irlandais mais des Britanniques ! La langue est un marqueur identitaire fort, mais parmi d’autre : l’ensemble des «marqueurs»
débouchent, ou ne débouchent pas sur une sentiment d’appartenance qui, lui seul, est décisif : est basque qui se sent basque, on ne naît pas basque, on le devient.
Le Pays Basque est divisé entre l’Espagne et la France ; certains ont la nationalité française d’autres espagnole… qu’est-ce qui fait que malgré tout des basques se sentent entièrement
basque ?
Il n’y a donc rien d’étonnant à constater qu’au Pays basque, il y a de multiples identités !
Le contraire serait fort inquiétant. Un habitant peut être basque, catholique, ouvrier ou paysan, homme ou femme, et, selon les circonstances de sa vie,
c’est telle ou telle de ces identités qu’il mettra en avant, sans même y penser le plus souvent. Les identités se mêlent et ne s’excluent pas forcément : on peut se sentir basque et français ou
espagnol à égalité, ou un peu plus l’un que l’autre, ou beaucoup plus l’un que l’autre, et cela est mouvant au cours de la vie ou dans le passage des générations. Un fils de Basque ne sera pas
forcément basque, un fils de non-Basque pourra le devenir car ce n’est pas le sang, mais le sol, qui façonne l’identité.
Cela n’est nullement un signe de faiblesse pour l’identité basque, au contraire c’est le signe qu’elle est vivante, en plein dans la modernité, loin des
repliements dénoncés par certains.
Mais il n’empêche que, sur une aire que l’on peut repérer, il y a des gens qui, depuis des siècles, se sentent basques (quelles que soient leurs autres
identités) : cette aire, c’est spatialement le «Pays basque» et identitairement la «nation basque», c’est-à-dire un degré particulièrement durable et prégnant d’ethnicité. Ajoutons qu’on peut,
individuellement, se sentir à égalité basque et français mais considérer que l’indépendance et la réunification du Pays Basque serait la meilleure solution ; ou se sentir 100% basque mais
néanmoins considérer que ladite indépendance serait une erreur, etc.
L’histoire est effectivement productrice d’identité : des siècles de division franco-espagnole du Pays basque ont forcément des effets identitaires.
L’histoire politique, l’histoire industrielle, religieuse, n’ont pas été les mêmes.
Les Basques du Royaume d’Espagne ont donc nécessairement des «marqueurs identitaires» partiellement différents de leurs frères du Nord, la conjugaison
des identités peut être différente. Mais une identité ne chasse pas l’autre : même celui qui se sent autant français/espagnol que basque n’est pas « 50% ceci, 50% cela», il est 100% chacune des
deux identités.
Quant aux Basques qui, en France ou en Espagne, se sentent principalement, voire uniquement basques, cela n’a rien d’étonnant si les circonstances de
leurs vies en ont décidé ainsi. Ce peut aussi être une identification politique à un projet d’État-nation indépendant. Mais ce n’est pas parce que notre Basque, imaginons-le né à Bilbao, se sent
complètement basque qu’il ne trouve pas vraiment bizarre son ami né à Mauléon, qui «ne parle pas correctement» ! Se sentir «100% basque» ne signifie aucunement qu’il y a une identité basque au
contenu homogène. L’identité n’existe pas de prime abord : seule existe l’identification, qui, nourrie de pratiques sociales préexistantes, par la communauté qu’elle dessine, provoque l’émergence
de l’identité.
Depuis que les socialistes sont au pouvoir à la Communauté autonome basque, ils changent et modifient pleins de petits éléments qui symboliquement sont très forts. Par exemple, la carte de
la météo ne représente plus tout le Pays Basque (les 7 provinces) mais que la Communauté Autonome basque, à savoir 3 provinces (il n’y a plus la Navarre ni le Pays Basque Nord), le jour de noël,
pour la première fois le discours du roi d’Espagne a été diffusé en direct à la télévision basque… Ces symboles ont-ils beaucoup d’importance ?
Oui, ils ont beaucoup d’importance. L’État (ici le gouvernement de la Communauté autonome basque) ne peut produire à lui seul
l’identité : la politique espagnoliste (plus exactement : castillaniste) du nouveau gouvernement ne peut à elle seule changer l’identité des Basques. Mais historiquement, depuis la fin du
franquisme, la nation basque en était encore à sa phase de récupération, après l’oppression fasciste et nationaliste espagnole. Elle est donc encore fragile. À ce niveau-là, les symboles ont leur
importance. La carte météo est sans aucun doute l’information la plus regardée à la télévision : l’espace qui est présenté pèse forcément sur les imaginaires. Mais cette politique, à devenir
négationniste («il n’y a pas de nation basque, seul le Royaume d’Espagne en est une») et oppressive, peut provoquer d’importantes réactions. Les socialistes, dans leur propre intérêt, pourraient
donc être plus subtils… Qu’ils regardent les effets inattendus de la réforme constitutionnelle en Catalogne !
(Suite au prochain numéro...)
Mercredi 10 février 2010
3
10
/02
/Fév
/2010
17:57
-
Publié dans : Réflexion abertzale - Abertzale gogoetak
0
Commentaires