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Michel Cahen, Chercheur CNRS à l’Institut d’études politiques de Bordeaux

“Il n’y a pas une identité basque permanente,
mais il y a eu en permanence une identité basque”

Suite et fin des passages sélectionnés de l’interview de Michel Cahen publiée dans Berria le 3 janvier dernier.

Une personne qui par exemple parle toujours basque, qui danse depuis toujours les danses basques, qui connaît l’histoire du peuple basque et qu´elle considère comme son histoire… peut-elle mettre au dessus de tout l’identité française ?
Il n’y a pas de multiculturalisme en France : le multiculturalisme, c’est la co-existence entre des systèmes culturels complets. S’il y a multiculturalisme dans l’Hexagone, c’est donc entre les cultures anglo-saxonnes et la culture française.
Mais aucune culture prolétaire immigrée n’a pu s’y reconstituer en système stable. Il en va de même pour les nations minorisées de France. En France, il y a une culture dominante, la culture franco-française, et des éléments marginalisés d’autres cultures.
La «hiérarchie» n’a donc pas à être faite, elle existe déjà !
Mais d’un point de vue politique, il est aberrant de hiérarchiser.
Les cultures s’ajoutent, elles ne se nuisent pas : pourtant, on s’apprête à faire une lois pour 400 femmes (qui portent la burqa), mais on refuse de légiférer égalitairement sur le multilinguisme qui concerne des millions de personnes ? Le débat sur le multiculturalisme est piégé au départ. De toute manière, ce n’est pas ma manière de voir : je suis favorable à la démocratie culturelle, et c’est d’elle que viendra la conjugaison des cultures du monde sur le territoire français.
Le préfet a raison sur un point : la co-officialisation locale de la langue basque est anticonstitutionnelle, en raison de l’article 2 de la Constitution («La langue de la République est le français»).
Mais l’argument sur le Lillois muté à Donibane et qui ne pourrait donc pas y travailler parce qu’il ne sait pas le basque est stupide et odieux : d’abord, la question est à sens unique – on ne se pose jamais la question inverse du Souletin qui «monte» à Paris et qui ne trouvera pas d’école publique pour que ses enfants soient alphabétisés en euskara. Ensuite, c’est l’idée que l’on veut extirper la langue française du Pays basque, à savoir une invention diffamatoire : l’apprentissage de la langue basque ne signifie pas le désir d’oublier le français !
Voici l’article 2 de la Constitution française dont je rêve : «Les langues de la République sont, partout, le français, et là où la demande sociale ou l’histoire le justifient, toute autre langue de France». La co-officialisation locale des langues de France est un élément clé de toute démocratisation culturelle ; c’est surtout le respect de cet autre principe constitutionnel, à savoir l’égalité des droits.

Qu’est-ce qui fait que malgré les siècles de négation de l’identité basque… l’on soit toujours là ?
La nation basque n’est pas immortelle.Elle existe depuis des siècles, mais son aire d’extension était bien plus grande lors de la conquête romaine et même encore il y a quelques siècles.
Même si certaines «conquêtes» ont eu lieu (la «basquisation» relative de Bayonne, ville historiquement occitane), la tendance séculaire est au repli.
Les Gascons ne sont plus des Vascons (Basques), même s’ils le furent avant la conquête romaine : il y a des colonisations qui réussissent…
Le recul de l’identité basque n’est pas due seulement à une politique de négation – il n’y en avait point avant le XIXe siècle et les Basques, comme les Catalans, ont été de fidèles colonisateurs au service du Roi d’Espagne, en Amérique aujourd’hui «latine» comme en Afrique ou aux Philippines – mais largement autant au jeu des rapports de force face aux grandes nations française et espagnole.
 La négation de l’identité basque est liée à l’essor des nationalismes dans l’Europe du XIXe siècle, elle est donc assez récente.
Il ne faut donc pas se réjouir trop vite sur une «résistance» de l’identité basque qui serait éternelle…
L’identité basque peut fort bien disparaître, ou rétrograder à l’état d’une simple «odeur/saveur/couleur» préfectorale comme il y en a tant dans les régions de France ou d’Espagne.
La survie de l’identité basque est donc avant tout une question de volonté politique.
Quand je dis «volonté politique», je ne pense pas seulement aux militants, mais à un peuple qui se ressent tel et veut avoir le droit de l’exprimer, participant ainsi de plein pied à l’internationalisation du monde, loin du repli identitaire dont les nationalistes français ou espagnols l’affublent.




Dernier livre publié par Michel Cahen:
Le Portugal bilingue. Histoire et droits politiques d’une minorité linguistique : la communauté mirandaise
Préface d’A.Viaut, Presses Universitaires de Rennes, 2009, 212 p., ISBN : 978-2-7535-0771-5

Jeudi 18 février 2010 4 18 /02 /Fév /2010 12:53
- Publié dans : Orotarik - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
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